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	<title>L'art du cin&#233;ma</title>
	<link>https://www.artcinema.org/</link>
	<description>L'art du cin&#233;ma a &#233;t&#233; fond&#233;e en 1993 par Alain Badiou et Denis L&#233;vy. Notre revue, qui para&#238;t deux fois par an, n'entend pas suivre l'actualit&#233; d'un point de vue critique. Elle est organis&#233;e autour de th&#232;mes directeurs, &#224; propos desquels sont convoqu&#233;s des films de toute les &#233;poques.</description>
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		<title>Johnny Guitar (1953) de Nicholas Ray</title>
		<link>http://www.artcinema.org/article27.html</link>
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		<dc:date>2007-04-10T19:15:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Annick Fiolet</dc:creator>


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&lt;p&gt;Johnny Guitar est un western qui parle d'amour. Nicholas Ray y d&#233;clare son amour pour le western, mais en m&#234;me temps il montre en quoi l'amour et la femme sont des &#233;l&#233;ments essentiels dans le western, en ce qu'ils y articulent la question de l'identit&#233; am&#233;ricaine. Dans Johnny Guitar cette articulation se donne par l'id&#233;e d'un trajet, d'un processus en pens&#233;e. Ce qui ressort globalement du film, c'est une forme de rebellion, contre tout ce qui ressemble &#224; un &#233;tat de chose, un point o&#249; la pens&#233;e se fige. (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.artcinema.org/rubrique16.html" rel="directory"&gt;n&#176;05 - Westerns&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot17.html" rel="tag"&gt;amour&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot49.html" rel="tag"&gt;femme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot65.html" rel="tag"&gt;h&#233;ros&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot83.html" rel="tag"&gt;nation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot94.html" rel="tag"&gt;peuple&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot115.html" rel="tag"&gt;th&#233;&#226;tralit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot124.html" rel="tag"&gt;western&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Johnny Guitar&lt;/i&gt; est un western qui parle d'amour. Nicholas Ray y d&#233;clare son amour pour le western, mais en m&#234;me temps il montre en quoi l'amour et la femme sont des &#233;l&#233;ments essentiels dans le western, en ce qu'ils y articulent la question de l'identit&#233; am&#233;ricaine. Dans &lt;i&gt;Johnny Guitar&lt;/i&gt; cette articulation se donne par l'id&#233;e d'un trajet, d'un &lt;i&gt;processus en pens&#233;e&lt;/i&gt;. Ce qui ressort globalement du film, c'est une forme de rebellion, contre tout ce qui ressemble &#224; un &#233;tat de chose, un point o&#249; la pens&#233;e se fige. Ainsi l'amour n'y est pas pr&#233;sent&#233; comme une finalit&#233;, un &#233;tat de bonheur, mais comme un processus, une pens&#233;e &#224; deux, &lt;i&gt;dans un mouvement perp&#233;tuel&lt;/i&gt;. Parall&#232;lement, la question de la nation est &#233;galement donn&#233;e comme processus o&#249; l'identit&#233; am&#233;ricaine appara&#238;t toujours comme un horizon qu'il ne s'agit pas d'atteindre, mais vers lequel il faut tendre : un id&#233;al au sens strict, o&#249; le pass&#233; n'apporte nulle r&#233;ponse, mais sert de support &#224; l'avenir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ces processus sont support&#233;s par les personnages, qui sont en qu&#234;te eux-m&#234;mes de leur identit&#233;, et sont par ailleurs objets d'une enqu&#234;te du spectateur, qui se demande continuellement qui est le h&#233;ros du film, Johnny l'homme, ou Vienna la star.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce film a parfois &#233;t&#233; qualifi&#233; de &#8220;western intellectuel&#8221;, ce qui n'est pas une remarque pertinente, mais r&#233;v&#232;le n&#233;anmoins un des aspects du film, car l'artificialit&#233; des conventions du western se donne &#224; voir, incitant ainsi le spectateur &#224; d&#233;passer la simple vision d'une histoire de cow-boy. &lt;i&gt;Johnny Guitar&lt;/i&gt; s'appuie en effet sur les lois du genre dans ce qu'elles ont de plus conventionnelles, et en souligne l'artifice, notamment par l'emploi de couleurs atypiques. Nicholas Ray ne contourne pas l'artificialit&#233; mais la souligne, et le manque de cr&#233;dibilit&#233; devient une qualit&#233;, puisqu'il participe &#224; cr&#233;er l'&#233;motion.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;REFLEXIVITE SUR LE GENRE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour singulariser le film il importe d'&#233;tudier de quelle fa&#231;on originale Nicholas Ray op&#232;re sa r&#233;f&#233;rence au genre. D'apr&#232;s Bazin sa d&#233;marche est essentiellement ax&#233;e sur la &#8220;sinc&#233;rit&#233;&#8221; : &#8220;Je veux dire par l&#224; que les metteurs en sc&#232;ne jouent franc jeu avec le genre, m&#234;me quand ils ont conscience de &#8220;faire un western&#8221;.(...) Nicholas Ray tournant &lt;i&gt;Johnny Guitar&lt;/i&gt; &#224; la gloire de Joan Crawford, sait tr&#232;s &#233;videmment ce qu'il fait. Il n'est certainement pas moins conscient de la rh&#233;torique du genre que le George Stevens de &lt;i&gt;Shane&lt;/i&gt; et, d'ailleurs, sc&#233;nario et r&#233;alisation ne se privent pas d'humour, mais jamais il ne prend pour autant &#224; l'&#233;gard de son film un recul condescendant ou paternaliste. S'il s'amuse il ne se moque pas&#8221;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Andr&#233; Bazin, &quot;Evolution du western&quot;, in Qu'est-ce que le cin&#233;ma (...)' id='nh1'&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'attitude &#8220;sinc&#232;re&#8221; dont parle Bazin, je la qualifierai de r&#233;flexive : Nicholas Ray incite le spectateur &#224; poser un nouveau regard sur le western dans son ensemble, puisqu'il en d&#233;signe certaines op&#233;rations esth&#233;tiques en les poussant &#224; leur maximum. Ainsi la typification des lieux devient une abstraction consciente, non seulement pour le r&#233;alisateur mais aussi pour le spectateur. En effet la di&#233;g&#232;se du film est donn&#233;e de fa&#231;on morcel&#233;e, car elle est constitu&#233;e de lieux sp&#233;cifiques (le saloon, la banque, le repaire du Kid), qui sont clos sur eux m&#234;mes, et qu'il est impossible de situer les uns par rapport aux autres de fa&#231;on pr&#233;cise. Chaque lieu est pr&#233;sent&#233; principalement de l'int&#233;rieur, ou appara&#238;t comme une fa&#231;ade, un d&#233;cor. Le film op&#232;re ainsi une torsion par rapport &#224; l'esth&#233;tique r&#233;aliste, puisque le traitement des lieux n'a pas pour principal souci de renforcer la coh&#233;sion et l'homog&#233;neit&#233; d'un univers di&#233;g&#233;tique cr&#233;dible. Les lieux servent de d&#233;cor &#224; des situations, qui sont elles-m&#234;mes mises en sc&#232;ne de fa&#231;on assez th&#233;&#226;trale. La relation avec le th&#233;&#226;tre se donne non seulement dans la topologie m&#234;me des lieux (les escaliers, les balcons, l'estrade, la cuisine comme coulisse du saloon) ; mais &#233;galement dans les s&#233;quences de trajet (o&#249; les personnages se d&#233;placent d'un lieu &#224; un autre). Par exemple, lors de la poursuite du Kid par Emma et sa horde, le cadre est toujours plein, qu'il soit rempli par les personnages en nombre,ou qu'un ou deux personnages soient film&#233;s de plus pr&#232;s, de mani&#232;re &#224; r&#233;duire au maximum la visibilit&#233; du paysage .Ainsi la topographie ext&#233;rieure est r&#233;duite &#224; une impression de toile peinte qui d&#233;file &#224; toute vitesse. Cette s&#233;paration cin&#233;matographique des lieux donn&#233;e par les s&#233;quences de trajet, rapproche le film du th&#233;&#226;tre, o&#249; on passe sans transition d'un d&#233;cor &#224; un autre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La maquette du chemin de fer constitue un exemple extr&#234;me de typification et d'abstraction, puisqu'elle d&#233;signe l'id&#233;e de la nation en marche, en m&#234;me temps qu'elle constitue un exemple visible du proc&#233;d&#233; utilis&#233; dans l'ensemble du film .Il est remarquable que l'univers des &#8220;&lt;i&gt;cattle barons&lt;/i&gt;&#8221; (barons du b&#233;tail), repr&#233;sent&#233; par le personnage de McIver, est &#233;galement absent&#233; du film : on ne voit pas l'ombre d'une corne. La coh&#233;sion di&#233;getique s'effectue en ext&#233;riorit&#233; par rapport au film lui m&#234;me : le film se contente de pr&#233;senter des indices pr&#233;cis qui font r&#233;f&#233;rence &#224; un univers di&#233;g&#233;tique global, coh&#233;rent, celui du western, constitu&#233; par l'ensemble des films pr&#233;c&#233;dents. Nicholas Ray fait donc l'&#233;conomie du vraisemblable, et les d&#233;placements se soustraient &#224; leur r&#244;le g&#233;ographique pour se donner comme purs trajets : le film appara&#238;t alors directement comme une op&#233;ration de pens&#233;e, et non plus comme une simple histoire de l'Ouest.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi, le trajet en cal&#232;che qu'effectuent Vienna et Johnny entre le saloon et la ville, cadr&#233; en plan am&#233;ricain (coup&#233; aux genoux) avec la m&#234;me impression de toile peinte que dans la poursuite, ce trajet ne nous situe pas la banque par rapport au saloon mais se pr&#233;sente spontan&#233;ment comme trajet amoureux de Johnny et Vienna. Il se pr&#233;sente &#224; la fois avec l'id&#233;e d'immobilit&#233; (la fid&#233;lit&#233;) et de mouvement (la continuit&#233; du processus).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;DELOCALISATION : L'AMOUR COMME TRAJET&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Johnny Guitar&lt;/i&gt;, la conception de l'amour n'est pas r&#233;duite au couple ; et ceci sur deux points :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;1- l'amour est pr&#233;sent&#233; comme un trajet, un processus et non comme un &#233;tat de fait immuable ;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;2- cette id&#233;e de processus implique la n&#233;cessit&#233; d'une d&#233;localisation, &#224; l'oppos&#233; de l'installation d'un couple, car le trajet des personnages op&#232;re comme m&#233;taphore du processus amoureux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette critique de l'amour comme installation du couple, est pr&#233;sent&#233; dans le premier t&#234;te-&#224;-t&#234;te entre Johnny et Vienna&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Johnny : &quot;Un homme doit se fixer quelque part. Cet endroit me convient.&quot; (...)' id='nh2'&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans cette s&#233;quence, Johnny semble venir r&#233;clamer un d&#251;, comme s'il avait &#233;t&#233; mari&#233; &#224; Vienna et qu'il s'en consid&#232;re propri&#233;taire. Le cadre, qui montre les personnages de fa&#231;on isol&#233;e, marque l'impossibilit&#233; d'un amour entre eux sous cette forme. Cependant, la pr&#233;sence du th&#232;me musical de Johnny Guitar sur le dernier plan de la s&#233;quence, o&#249; Johnny et Vienna apparaissent dans le m&#234;me cadre, bien que s&#233;par&#233;s par une corde verticale, indique une possibilit&#233; de l'amour : quelque chose qui doit se red&#233;cider. (Cependant, la revendication de Vienna dans cette sc&#232;ne appara&#238;t en contradiction avec sa situation, puisqu'elle est au d&#233;but du film une figure d'immobilit&#233;.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;FIDELITE : L'ETERNEL RETOUR&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette conception de l'amour comme mouvement (Vienna et Johnny doivent fuir, quitter le saloon) n'est cependant pas assimilable &#224; une errance, &#224; une fuite perp&#233;tuelle. Le mouvement du trajet s'organise en effet autour d'un rep&#232;re, d'un point fixe, la rencontre qui a eu lieu entre Johnny et Vienna, qui constitue un &#233;v&#233;nement puisqu'un amour y a &#233;t&#233; d&#233;cid&#233;. Le processus amoureux est en fid&#233;lit&#233; &#224; cet &#233;v&#233;nement, ce qui appara&#238;t formellement dans le film par la figure du retour. L'errance de Johnny peut se transformer en trajet &#224; partir du moment o&#249; il revient voir Vienna au d&#233;but du film, marquant ainsi sa fid&#233;lit&#233; &#224; leur amour. Ensuite, quand Vienna d&#233;cide de rester dans son saloon malgr&#233; les menaces de McIver, elle choisit alors l'immobilit&#233;, et rompt le processus, ce qui a pour effet un nouveau d&#233;part de Johnny, qui reviendra pourtant la sauver. Le retour prend alors sa vraie valeur de fid&#233;lit&#233;, puisqu'il n'est pas un retour &#224; un lieu, mais red&#233;cision d'un amour. (Cette id&#233;e de la fid&#233;lit&#233; est d'autant plus forte qu'elle est distincte dans le film de l'opinion commune qui r&#233;duit la fid&#233;lit&#233; au sexe.) Cette figure du retour et de la fid&#233;lit&#233; est &#233;galement pr&#233;sent&#233;e par le th&#232;me musical de Johnny Guitar, qui appara&#238;t d&#232;s le g&#233;n&#233;rique : dans la sc&#232;ne o&#249; Vienna au bar se trouve entre Johnny et le Kid, les dialogues pleins de sous-entendus, mais surtout les regards complices entre Johnny et Vienna, nous montre la r&#233;surgence d'un amour pass&#233;. Cela se pr&#233;cise quand Vienna demande &#224; Johnny de lui jouer une chanson d'amour, et qu'il entame &#8220;Johnny Guitar&#8221;. Le visage de Vienna, boulevers&#233;e au point de le faire cesser de jouer, d&#233;signe ce th&#232;me comme une &#233;vocation directe de leur rencontre. Ainsi, ce th&#232;me repris de fa&#231;ons diverses tout au long du film, notamment dans les sc&#232;nes d'amour, constitue un rep&#232;re pour le spectateur, et inscrit le film lui-m&#234;me dans un processus de retour perpetuel &#224; cette rencontre amoureuse. Cette caract&#233;risation du th&#232;me musical permet &#224; Nicholas Ray de l'utiliser comme catalyseur de l'&#233;motion, parce que la musique induit l'id&#233;e de l'amour en m&#234;me temps qu'elle conditionne la tonalit&#233;. Elle participe de la beaut&#233; de la sc&#232;ne d'amour, quand Vienna le soir, rejoint Johnny qui boit dans la cuisine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un dialogue s'instaure entre eux, puis la musique prend le th&#232;me &#8220;Johnny Guitar&#8221; &#224; l'advenue de la sc&#232;ne d'amour. Ensuite, la tonalit&#233; est ambigu&#235; car il y a une contradiction entre la tonalit&#233; sentimentale de la musique, et le ton froid de Vienna :&lt;br class='manualbr' /&gt;Johnny : &#8220;Dis moi un mensonge. Dis moi que toutes ces ann&#233;es tu m'as attendu.&#8221;&lt;br class='manualbr' /&gt;Vienna : &#8220;Toutes ces ann&#233;es je t'ai attendu.&#8221;(&#8230;)&lt;br class='manualbr' /&gt;Johnny : &#8220;Dis moi que tu m'aimes toujours comme je t'aime.&#8221;&lt;br class='manualbr' /&gt;Vienna : &#8220;Je t'aime toujours comme tu m'aimes.&#8221;&lt;br class='manualbr' /&gt;Vienna s'arr&#234;te ensuite et se rebelle contre cette fausse d&#233;claration, car Johnny y r&#233;duit l'amour &#224; une sorte de nostalgie sentimentale. C'est cette rupture avec le sentiment qui semble alors permettre une nouvelle d&#233;claration, qui est cette fois au centre d'une r&#233;elle r&#233;it&#233;ration de la rencontre amoureuse. La musique devient tr&#232;s forte, la tonalit&#233; vire au lyrisme. Johnny fait alors sa d&#233;claration, sur un ton de plus en plus exalt&#233; :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Johnny : &#8220;Toi et moi seuls, c'est &#231;a la r&#233;alit&#233;.(...). L'orchestre joue pour nous. Nous allons nous marier. Nous allons partir droit devant nous, et tu ris de joie, Vienna, parce que c'est le jour de ton mariage !&#8221;&lt;br class='manualbr' /&gt;Vienna : &#8220;Je t'ai attendu, Johnny ! Pourquoi as-tu mis si longtemps ?&#8221;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le terme de mariage ici est &#224; prendre comme un &#8220;re-mariage&#8221;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Dans le sens que lui donne Stanley Cavell dans A la recherche du bonheur (...)' id='nh3'&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; entre Johnny et Vienna et c'est de l'attente d'une d&#233;claration que Vienna parle ensuite. Cette sc&#232;ne nous donne ainsi &#224; penser le rapport au temps : le temps de l'amour est distinct du temps continu ; il se constitue de moments privil&#233;gi&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CONFIANCE. REFUS DU SENTIMENT&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un autre &#233;l&#233;ment de l'amour traverse &lt;i&gt;Johnny Guitar&lt;/i&gt;, c'est l'id&#233;e de confiance. Au d&#233;but du film, le fait que Johnny soit pr&#233;sent&#233; en ext&#233;riorit&#233; aux situations, montre &#233;galement la confiance qu'il a en Vienna. Pendant la sc&#232;ne o&#249; elle affronte Emma et sa troupe du haut de l'escalier, Johnny &#233;coute tout en restant &#224; l'&#233;cart avec Tom dans la cuisine (cuisine qui constitue une sorte de coulisse par rapport au lieu principal du drame). Cette attitude d'&#233;coute passive nous choque d'abord, mais au fur et &#224; mesure que se d&#233;roule la sc&#232;ne le doute s'estompe, quand nous constatons avec Johnny que Vienna domine la situation. Notre identification en passe donc par Johnny, qui est pr&#233;sent&#233; comme un spectateur attentif. Sa non-intervention est per&#231;ue comme marque de confiance. Cela se confirme paradoxalement quand plus tard il sort de la cuisine furieux alors qu'il entend les coups de feu de Turkey : il s'est tromp&#233; certes sur la nature r&#233;elle du danger, mais sa capacit&#233; &#224; intervenir est intacte. Elle ne se d&#233;ploie que lorsqu'il sent que Vienna est incapable de ma&#238;triser les choses. Elle peut donc, et nous aussi, lui faire confiance. Par ailleurs il y a aussi une &#233;galit&#233; dans la confiance mutuelle, ce qui appara&#238;t dans une sc&#232;ne o&#249; les r&#244;les sont invers&#233;s : Johnny se fait provoquer par Bart, et Vienna se refuse &#224; intervenir, sinon pour leur demander de se battre &#8220;dehors, s'il vous pla&#238;t !&#8221;. La forme est identique &#224; celle de l'affrontement Emma/Vienna, puisque les plans alternent entre des sc&#232;nes de combat assez violentes, et des plans sur Vienna qui discute tranquillement avec le Kid ; on observe juste sur son visage quelques expressions et regards, qui de temps en temps marquent son attention relative &#224; ce qui se passe dehors. Le fait que la discussion de Vienna avec le Kid porte pr&#233;cis&#233;ment sur la question de leur amour, pointe le sentimentalisme comme ce qui justement ne doit pas intervenir dans une pens&#233;e sur l'amour. En effet Vienna expose tranquillement au Kid sa position amoureuse envers lui d'une part et envers Johnny d'autre part.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De m&#234;me dans la fin de la sc&#232;ne de fusillade contre Turkey, c'est &#224; la fois le sentiment, en tant qu'il peut interrompre la pens&#233;e, et le manque de confiance, qui sont pr&#233;sent&#233;s tous deux comme erreurs : d'une part Johnny, qui a agi pour prot&#233;ger Vienna a eu tort car il s'est laiss&#233; dominer par le sentiment : le sentiment, m&#234;me bon au d&#233;part, s'av&#232;re &#234;tre un danger quand il est amplifi&#233; et disjoint d'une pens&#233;e. D'autre part, l'identification &#224; Vienna est en rupture quand elle montre son manque de confiance en Johnny par son attitude castratrice (elle lui confisque ses armes avec un ton de m&#232;re sup&#233;rieure).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette distance marqu&#233;e avec le sentimentalisme est celle du film lui-m&#234;me, car l'exaltation de l'amour y est suscit&#233;e par la pens&#233;e et non par un sentiment qui parcourrait le film.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;DESACRALISATION ET FEMINISATION VIENNA : L'AMOUR BASE SUR L'EGALITE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'amour bas&#233; sur l'&#233;galit&#233; est rendu possible quand Vienna n'est plus pr&#233;sent&#233;e en sym&#233;trie &#224; Emma, qui, elle, reste toujours au sommet dans la hi&#233;rarchie de son camp, celui de l'Etat. Le point de dissym&#233;trie se donne dans leur rapport &#224; l'amour et &#224; la f&#233;minit&#233;. Chez Emma, le d&#233;sir de pouvoir et sa capacit&#233; &#224; le conserver est pr&#233;sent&#233; comme tributaire d'un reniement de sa f&#233;minit&#233; qui se caract&#233;rise &#233;galement par un refoulement sexuel et une incapacit&#233; d'amour pour le Kid. Au contraire le processus de qu&#234;te d'identit&#233; du personnage de Vienna en passe par un retour &#224; la f&#233;minit&#233;, qui aboutit &#224; une capacit&#233; &#224; aimer. Emma appara&#238;t d&#232;s lors comme une figure pervertie, non seulement de la nation (par le pouvoir et la fusion avec l'Etat), mais de la femme, par soustraction &#224; la f&#233;minit&#233; et &#224; l'amour. Par ailleurs, si Johnny est pr&#233;sent&#233; comme un sentimental, qui reproche &#224; Vienna de ne pas correspondre &#224; une figure id&#233;ale de la femme, purement imaginaire, Vienna se raccroche fermement au r&#233;el et revendique l'&#233;galit&#233; absolue. Cette &#233;galit&#233; se donne comme une sym&#233;trie dans la sc&#232;ne o&#249; le soir, Vienna vient rejoindre Johnny dans la cuisine, o&#249; il noie ses soucis dans l'alcool :&lt;br class='manualbr' /&gt;Johnny : &quot;Combien d'hommes as-tu oubli&#233;s ?&quot;&lt;br class='manualbr' /&gt;Vienna : &quot;De combien de femmes te souviens-tu ?&quot;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant il semble paradoxal que Vienna revendique un rapport d'&#233;galit&#233; avec Johnny, alors qu'elle appara&#238;t elle m&#234;me au d&#233;but du film comme une femme dominatrice. Ainsi pour que l'amour puisse advenir, le personnage de Vienna va &#234;tre l'enjeu d'un mouvement double : elle va &#234;tre f&#233;minis&#233;e en m&#234;me temps qu'elle sera d&#233;sacralis&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Vienna appara&#238;t pour la premi&#232;re fois en robe le lendemain de sa red&#233;claration d'amour &#224; Johnny, quand ils vont &#224; la banque. Elle est radieuse, &#224; la fois f&#233;minine et amoureuse. Elle porte &#233;galement une robe, lorsqu'elle joue du piano dans son saloon, apr&#232;s avoir recueilli Turkey bless&#233;. Le fait que sa robe soit blanche, et qu'elle se trouve en repr&#233;sentation sur une estrade, nous fait voir Vienna comme une image all&#233;gorique, ce qui est &#233;galement marqu&#233; par un cadrage conventionnel centr&#233;, qui fait r&#233;f&#233;rence au portrait en peinture. Cependant cette image semble cr&#233;&#233;e dans le but d'&#234;tre mieux bris&#233;e. La suite de la s&#233;quence est en rupture avec la s&#233;r&#233;nit&#233; de ce portrait, lorsqu' Emma et sa horde font irruption dans le saloon et que Turkey est d&#233;couvert : la tonalit&#233; vire au tragique. La d&#233;sacralisation est amorc&#233;e par un changement radical dans l'attitude du personnage, qui s'humanise d&#232;s qu'elle se l&#232;ve de son si&#232;ge, quitte sa pose pour clamer son innocence.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Vienna n'est donc plus &#224; pr&#233;sent la figure mythique centrale, mais un contrepoint au drame focalis&#233; sur Turkey. Il y a alors un basculement en subjectivation du personnage de Vienna, qui se soustrait &#224; l'image all&#233;gorique qu'elle incarnait, par un mouvement r&#233;p&#233;t&#233; : quand elle s'agenouille aupr&#232;s de Turkey, et qu'elle se penche sur Tom qui meurt. Si l'on se souvient alors de sa carat&#233;risation au d&#233;but du film, on r&#233;alise alors que c'est justement une position trop forte, trop dominatrice par rapport aux autres personnages qui la rendait antipathique. Une des id&#233;es alors qui se pr&#233;sente lors de la sc&#232;ne du lynchage, est que Johnny y est mis en situation d'intervenir et de conqu&#233;rir la fonction de h&#233;ros. Ainsi, d'une part Vienna retrouve sa f&#233;minit&#233;, et d'autre part Johnny montre qu'il est capable de dominer la situation : la conjonction des deux permet &#224; leur amour de repartir sur un pied d'&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;DESTITUTION DU HEROS&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans le cin&#233;ma r&#233;aliste, m&#234;me si le h&#233;ros est d&#233;sign&#233;, par le titre ou par l'emploi d'une vedette, il doit &#234;tre accept&#233; comme tel par le spectateur : le h&#233;ros d'un film est avant tout celui qui se propose &#224; l'identification. Or, dans &lt;i&gt;Johnny Guitar&lt;/i&gt;, cette d&#233;signation est mise en d&#233;faut par une impossibilit&#233; d'identification d&#232;s le d&#233;but du film. La guitare qu'il porte dans le dos semble indiquer le h&#233;ros du titre, mais son attitude lors de l'attaque de la diligence nous semble suspecte : Johnny appara&#238;t comme un spectateur de tous les westerns pass&#233;s, par son attitude fig&#233;e et parce qu'il surplombe la sc&#232;ne, comme en r&#233;flexivit&#233; sur le genre, en m&#234;me temps qu'il se discr&#233;dite dans le r&#244;le du h&#233;ros du film. Ce personnage est caract&#233;ris&#233; par un manque, puisqu'il n'a pas d'arme, et par l'inaction. La seule pr&#233;sence de ce h&#233;ros d&#233;cevant est une inversion des lois du genre, d'autant plus scandaleuse que l'attaque de diligence est une r&#233;f&#233;rence importante &#224; l'univers du western. Tous ceux qui d&#233;nigrent le western, et se disent habituellement &quot;encore une attaque de diligence !&quot;, sont pris &#224; leur propre pi&#232;ge, car ici c'est le h&#233;ros qui semble le penser &#224; leur place. Sa fixit&#233; est concentr&#233;e dans l'image de ses deux mains, crois&#233;es sur le pommeau de sa selle, o&#249; elles semblent prisonni&#232;res d'un lien invisible. Cette attitude surprenante du h&#233;ros face &#224; une situation typique du genre, a une r&#233;percussion imm&#233;diate sur la tonalit&#233;. Dans ce film, la tonalit&#233; oscille entre l'angoisse et le tragique, mais elle est parfois ambigu&#235;, en rupture avec la typification convenue, et peut changer brusquement &#224; l'int&#233;rieur d'une m&#234;me s&#233;quence. Ainsi certaines sc&#232;nes comiques, ou un certain ton ironique d&#233;plac&#233;, interviennent comme un moyen de mise &#224; distance du spectateur pour l'emp&#234;cher d'&#234;tre submerg&#233; par l'angoisse ou le drame. Par exemple, lors de la premi&#232;re confrontation entre les deux camps, la tension dramatique croissante est brusquement interrompue par l'irruption en gros plan de la main de Johnny qui attrape in extremis un verre pr&#234;t &#224; &#233;clater au sol. Son intervention soudaine, que l'on n'attendait plus, et son attitude nonchalante de l'&#233;tranger ext&#233;rieur &#224; la situation, vont &#224; l'encontre de la tonalit&#233;. Sa capacit&#233; de h&#233;ros se donne alors au-del&#224; de la situation elle-m&#234;me, justement par cette capacit&#233; d'interruption d'une situation, &quot;h&#233;ros&quot; &#233;tant li&#233; alors &#224; l'id&#233;e d'intervention en rupture, plus que dans une mani&#232;re h&#233;ro&#239;que d'intervenir (rattraper un verre n'a rien d'un acte h&#233;ro&#239;que en soi).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La capacit&#233; d'expert aux armes est disjointe de la capacit&#233; h&#233;ro&#239;que : le h&#233;ros ne doit pas n&#233;cessairement tuer tout le monde, comme dans le western italien. Il peut se contenter d'interrompre la fusillade. Cette disjonction entre la fonction d'expert et celle de h&#233;ros se donne dans le film par l'emploi des deux noms : Johnny Logan et Johnny Guitar. La guitare que porte le h&#233;ros prend alors une signification de l'absence, &quot;guitare&quot; est la mat&#233;rialisation de l'absence d'arme. L'expert aux armes appara&#238;tra donc s&#233;par&#233;ment, lors de la fusillade irr&#233;fl&#233;chie que Johnny d&#233;clenche contre Turkey : cette sc&#232;ne rompt l'identification &#224; Johnny qui commen&#231;ait &#224; s'instaurer dans la s&#233;quence pr&#233;c&#233;dente, puisque le h&#233;ros se r&#233;v&#232;le alors un tueur potentiel. Cet aspect de Johnny est pr&#233;sent&#233; non pas comme quelque chose d'accidentel, mais comme une immanence, par la seule r&#233;plique de Vienna : &quot;Tu es toujours un fou de la g&#226;chette !&quot;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'important n'est pas de savoir si oui ou non Johnny est le h&#233;ros du film, mais que le spectateur se pose la question. Mais si on met en doute sa fonction de h&#233;ros, c'est en partie d&#251; au fait qu'il appara&#238;t par rapport &#224; Vienna comme un personnage de second plan, ce qui aboutit &#224; une autre question : Vienna est-elle le h&#233;ros du film ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On h&#233;site &#224; se la poser car elle n'est pas en accord avec la typification classique. Or, dans &lt;i&gt;Johnny Guitar&lt;/i&gt;, c'est la masculinisation de Vienna qui semble lui ouvrir un acc&#232;s au titre, et son entr&#233;e en sc&#232;ne a plut&#244;t les caract&#233;ristiques de l'apparition du h&#233;ros que celle de Johnny : elle a une position dominante en haut de l'escalier d'o&#249; elle toise Johnny, et lui dit d'attendre. Elle est habill&#233;e en homme, toute en noir, et on sait qu'elle est &quot;the boss&quot;, par l'adresse directe au spectateur d'un des croupiers qui d&#233;clare &#224; voix basse, comme en apart&#233; : &quot;Elle pense comme un homme, elle agit comme un homme, jusqu'&#224; me faire douter d'en &#234;tre un moi-m&#234;me&quot;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Par ailleurs, Johnny est pr&#233;sent&#233; comme un personnage secondaire par rapport &#224; Vienna : Emma entre dans le saloon avec sa troupe d'hommes en noir qui portent le cadavre de son fr&#232;re et ils se confrontent directement &#224; Vienna, alors que Johnny reste en coulisse dans la cuisine. Toute l'attention est focalis&#233;e sur Vienna, qui cette fois est arm&#233;e, et tient t&#234;te &#224; ses agresseurs, donnant ainsi prise &#224; l'identification qui la d&#233;signe comme le h&#233;ros v&#233;ritable. C'est donc secondairement que l'identification fonctionne sur le personnage de Johnny, de par l'int&#233;r&#234;t que Vienna lui porte ouvertement. Vienna fait converger vers elle l'int&#233;r&#234;t et les actions des autres personnages, autant Johnny et le Kid qui se disputent ses faveurs, qu'Emma qui utilise toute son &#233;nergie pour la supprimer. Le duel final entre Vienna et Emma concentre cette id&#233;e du h&#233;ros comme acteur principal du drame et on voit alors Johnny et le Kid mis au m&#234;me niveau que les personnages secondaires, plac&#233;s dans l'incapacit&#233; d'intervenir efficacement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le h&#233;ros n'est donc pas incarn&#233; strictement par l'un ou l'autre des personnages, c'est une id&#233;e qui voyage, qui flotte entre Johnny et Vienna, et se donne ainsi comme une subjectivation qui prend forme dans des situations particuli&#232;res. Ainsi, chaque personnage est en capacit&#233; de se d&#233;cider, m&#234;me ponctuellement, comme figure h&#233;ro&#239;que, en marquant sa fid&#233;lit&#233; &#224; une id&#233;e par un acte de courage, comme Tom, qui d&#233;cide de rester avec Vienna malgr&#233; les menaces pesantes, et qui s'interpose ensuite entre elle et ses agresseurs. Tom meurt en h&#233;ros pour une cause juste et d&#233;clare, en gros plan : &quot;Tout le monde me regarde, je ne me suis jamais senti aussi important&quot;. Cette r&#233;plique &#224; double sens s'adresse aussi au spectateur qui regarde un acteur de second r&#244;le auquel on octroie un gros plan parce qu'il meurt en h&#233;ros.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;LA NATION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;sc&gt;1- Situation de d&#233;part&lt;/sc&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tout comme la figure du h&#233;ros, celle de la Nation est divis&#233;e, laissant ainsi au peuple le pouvoir de trancher, de choisir son camp, et se d&#233;finir ainsi comme peuple. Emma et Vienna sont deux prolongements des figures traditionnelles des femmes de western. Emma est la femme install&#233;e, la &quot;fianc&#233;e&quot;, la vierge. En opposition, Vienna fait r&#233;f&#233;rence &#224; la figure de l'entra&#238;neuse : Johnny dit l'avoir rencontr&#233;e dans un saloon, Cependant, au d&#233;but du film, les deux femmes ont beaucoup de points communs, et c'est cela m&#234;me qui est la source de leur affrontement. Emma dirige le camp des &quot;&lt;i&gt;cattle barons&lt;/i&gt;&quot;, alors que Vienna repr&#233;sente les petits propri&#233;taires, ceux qui vont arriver avec le chemin de fer. Il s'agit donc avant tout d'une bataille pour le territoire et le pouvoir qui s'y rattache. Le concept de pouvoir &#233;tant traditionnellement assign&#233; &#224; l'homme, on comprend d&#232;s lors la caract&#233;risation masculine des femmes. Elles sont arm&#233;es toutes les deux, Vienna est v&#234;tue en homme, Emma porte une robe, mais elle aussi donne des ordres, parle d'une voix forte et autoritaire. Dans leur opposition sym&#233;trique, leur seule diff&#233;rence est leur rapport &#224; l'Etat. Le camp d'Emma est domin&#233; par un trio soud&#233;, Emma, le sheriff et McIver. Ce dernier est un propri&#233;taire intraitable et incarne le capitaliste. Le sheriff est secondaris&#233;, puisqu'il se soumet aux ordres de McIver contre la loi elle-m&#234;me. Cette disposition triangulaire fait appara&#238;tre l'Etat au service du capital, et pr&#233;sente Emma comme une figure pervertie de la Nation, qui fusionne avec l'Etat capitaliste dont la r&#233;f&#233;rence n'est pas la justice mais la loi. Ici pr&#233;cis&#233;ment la loi c'est la volont&#233; de McIver. D&#232;s lors il semble logique que face &#224; eux Vienna n'ait pas d'autre choix que de se placer dans le camp des &lt;i&gt;badmen&lt;/i&gt;. Le spectateur prend tout de suite parti pour ce camp-l&#224;, car outre la pr&#233;sence de Vienna, ceux de la bande du Kid sont pr&#233;sent&#233;s de fa&#231;on relativement sympathique, et entra&#238;nent l'adh&#233;sion du fait qu'ils sont accus&#233;s sans preuves. Dans cette disposition de d&#233;part, l'entreprise de Vienna (s'installer pour profiter du capitalisme) est vou&#233;e &#224; l'&#233;chec. Cette situation sans issue n&#233;cessite l'intervention d'un &#233;l&#233;ment ext&#233;rieur qui vienne la destabiliser : ce sera Johnny, et son arriv&#233;e fait alors &#233;v&#233;nement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;sc&gt;2- Une autre id&#233;e de la Nation&lt;/sc&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'id&#233;e qui advient dans la pr&#233;sentation de la situation bloqu&#233;e au d&#233;but du film, c'est qu'il ne peut y avoir de constitution d'une identit&#233; nationale dans un rapport &#224; l'Etat, que ce soit en fusion ou en opposition avec lui. Par ailleurs, Johnny est caract&#233;ris&#233; comme un homme du peuple : il vient travailler pour Vienna, il est accueilli par Tom le cuisinier, autre figure du peuple, qui entretient avec lui des rapports complices. Pour rejoindre le camp de Johnny, Vienna devra tout perdre, afin de renouer avec la figure traditionnelle de l'entra&#238;neuse, de la Nation en marche. Ce n'est que lorsque son saloon ne sera plus qu'un brasier, allum&#233; par une Emma exultante, que Vienna sera lib&#233;r&#233;e de cette partie pervertie d'elle-m&#234;me.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On remarque d'ailleurs que pour Emma, la destruction du saloon semble &#234;tre un acte de jouissance : elle est mise en sc&#232;ne dans l'incendie comme une figure du mal, par ses gestes saccad&#233;s, son visage crisp&#233;, ses cheveux qui semblent former des cornes sur sa t&#234;te. la destruction du territoire de Vienna semble la r&#233;jouir plus que le lynchage. Pour elle, la ruine du saloon &#233;quivaut &#224; la destruction de Vienna. Or c'est le contraire qui va se passer, puisque Vienna, lib&#233;r&#233;e du lieu, peut d&#232;s lors supporter une id&#233;e de la Nation d&#233;localis&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si on reprend alors la question du peuple, il appara&#238;t que &quot;peuple&quot; ne d&#233;signe pas l'appartenance &#224; un territoire, mais une subjectivation qui concerne chacun, une volont&#233; d'&#234;tre fid&#232;le &#224; une id&#233;e commune de la Nation. Cette fid&#233;lit&#233; est incarn&#233;e par les personnages de Tom et Johnny. C'est pourquoi la mort de Tom nous &#233;meut tant, car elle est l'&#233;mergence soudaine du courage et de la fid&#233;lit&#233;. C'est pourquoi &#233;galement le retour de Johnny pour sauver Vienna manifeste une fid&#233;lit&#233; qui s'ajoute &#224; celle de l'amour.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Johnny Guitar&lt;/i&gt;, le processus amoureux et celui qui am&#232;ne le peuple &#224; se constituer autour d'une id&#233;e de la Nation sont pr&#233;sent&#233;s dans le m&#234;me temps, le temps du film. A la fin, quand Vienna et Johnny sortent sous la cascade, l'espace retrouv&#233;, la lumi&#232;re, la reprise du th&#232;me musical accompagn&#233; pour la premi&#232;re fois de paroles, tout cela est prometteur d'une fid&#233;lit&#233; &#224; l'infini, &#224; la fois pour une id&#233;e de l'amour et pour une id&#233;e du pays.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id='nb1'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Andr&#233; Bazin, &quot;Evolution du western&quot;, in &lt;i&gt;Qu'est-ce que le cin&#233;ma ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb2'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Johnny : &quot;Un homme doit se fixer quelque part. Cet endroit me convient.&quot;&lt;br class='manualbr' /&gt;Vienna : &quot;C'est sans doute les paroles les plus &#233;mouvantes qu'une femme ait jamais entendues. Je suis combl&#233;e !&quot;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb3'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans le sens que lui donne Stanley Cavell dans &lt;i&gt;A la recherche du bonheur&lt;/i&gt; (Ed. Cahiers du cin&#233;ma).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Com&#233;dies musicales</title>
		<link>http://www.artcinema.org/article48.html</link>
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		<dc:date>2007-04-10T19:10:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Annick Fiolet</dc:creator>


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&lt;p&gt;La com&#233;die musicale a souvent &#233;t&#233; abord&#233;e d'un point de vue structural, qui met en avant un antagonisme entre la narration classique et les num&#233;ros musicaux : &#171; Le musical repose sur la diff&#233;renciation de deux types de segments filmiques, qui pr&#233;side &#224; un partage nouveau des deux fins du cin&#233;ma hollywoodien, le narratif et le spectaculaire. &#187; Or, si on recherche dans la com&#233;die musicale les capacit&#233;s artistiques qui lui sont propres, les concepts de r&#233;cit et de spectacle ne sont pas pertinents. Il y a (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.artcinema.org/rubrique21.html" rel="directory"&gt;n&#176;10 - Gestes&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot17.html" rel="tag"&gt;amour&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot30.html" rel="tag"&gt;com&#233;die musicale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot37.html" rel="tag"&gt;danse&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot63.html" rel="tag"&gt;geste&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot98.html" rel="tag"&gt;politique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La com&#233;die musicale a souvent &#233;t&#233; abord&#233;e d'un point de vue structural, qui met en avant un antagonisme entre la narration classique et les num&#233;ros musicaux : &#171; Le musical repose sur la diff&#233;renciation de deux types de segments filmiques, qui pr&#233;side &#224; un partage nouveau des deux fins du cin&#233;ma hollywoodien, le narratif et le spectaculaire. &#187;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb2-1' class='spip_note' rel='footnote' title='Alain MASSON, Com&#233;die musicale, &#233;d. Ramsay poche, p. 33.' id='nh2-1'&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Or, si on recherche dans la com&#233;die musicale les capacit&#233;s artistiques qui lui sont propres, les concepts de r&#233;cit et de spectacle ne sont pas pertinents. Il y a l&#224; une forme singuli&#232;re, o&#249; la danse doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e &#224; &#233;galit&#233; avec les autres &#233;l&#233;ments du film.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Formellement la danse se distingue du mouvement ordinaire, et certains films mettent l'accent sur la transition, le passage de l'un &#224; l'autre, ainsi que l'a tr&#232;s justement d&#233;crit Deleuze : &#171; C'est le moment de v&#233;rit&#233; o&#249; le danseur marche encore, mais d&#233;j&#224; somnambule qui va &#234;tre poss&#233;d&#233; par le mouvement qui semble l'appeler : on le trouve chez Fred Astaire dans la promenade qui devient danse insensiblement (&lt;i&gt;The Bandwagon&lt;/i&gt; de Minnelli) aussi bien que chez Kelly, dans la danse qui semble na&#238;tre de la d&#233;nivellation du trottoir (&lt;i&gt;Chantons sous la pluie&lt;/i&gt; de Donen) &#187;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb2-2' class='spip_note' rel='footnote' title='Gilles DELEUZE, L'image-temps, Editions de Minuit, p.83.' id='nh2-2'&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce passage du mouvement &#224; la danse, cette naissance, laisse appara&#238;tre un moment d'ind&#233;cidable, un geste ambigu, qui n'est d&#233;j&#224; plus un mouvement ordinaire, mais n'est pas encore une danse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. LA RENCONTRE AMOUREUSE DANS THE BANDWAGON&lt;/i&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb2-3' class='spip_note' rel='footnote' title='Tous en sc&#232;ne, de Vincente Minnelli (1953).' id='nh2-3'&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : LE PAS AVANT LE PAS&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La s&#233;quence de &lt;i&gt;The Bandwagon&lt;/i&gt; dont parle Deleuze -&lt;i&gt;&#8221;Dancing in the Dark&#8221;&lt;/i&gt;- se situe juste apr&#232;s une explication franche entre Tony Hunter (Fred Astaire), et Gabrielle G&#233;rard (Cyd Charisse). Pendant tout le d&#233;but du film leurs rapports ont &#233;t&#233; odieux, et pas une fois ils n'ont dans&#233; ensemble. Cette explication met fin &#224; un malentendu, et s'ach&#232;ve sur une question pleine de promesses : &quot;Pouvons nous vraiment danser ensemble ?&quot;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ils sortent et d&#233;couvrent le monde pendant un trajet en cal&#232;che. Ils s'arr&#234;tent dans un parc, une faible musique se fait entendre. Ils descendent et marchent c&#244;te &#224; c&#244;te ; apr&#232;s un tournant sombre ils se retrouvent soudain au milieu d'un bal. L'&#233;cran est soudain rempli par des couples qui dansent, et, contre toute attente, le couple de danseurs r&#233;put&#233;s traverse ce bal en marchant, s&#233;par&#233;ment, l'air d&#233;tach&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il y a d&#233;j&#224; l&#224; une &#233;vocation trouble et puissante de la danse : l'id&#233;e de la danse est &#224; la fois pr&#233;sent&#233;e et soustraite. La danse se fait d&#233;sirer.&lt;br class='manualbr' /&gt;A nouveau seuls, ils continuent leur marche, mais diff&#233;remment : ils &#233;voluent &#224; pr&#233;sent de fa&#231;on synchrone, au rythme de la musique : le geste se manifeste par un croisement l&#233;g&#232;rement plus accentu&#233; des jambes, comme un trouble, une d&#233;faillance du mouvement ordinaire de la marche. Le geste se pr&#233;cise, Cyd Charisse d&#233;veloppe un rond de jambe. Fred Astaire encha&#238;ne aussit&#244;t avec un tour nonchalant, &#224; peine dans&#233;, un geste similaire qui r&#233;pond &#224; celui esquiss&#233; par Cyd Charisse. La marche reprend son cours, le geste fugitif est une danse non dans&#233;e, aussi bien qu'un pas &#224; peine dans&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'id&#233;e de la danse qui a &#233;t&#233; condens&#233;e dans le bal, semble avoir &#233;t&#233; emport&#233;e par les personnages. La danse appara&#238;t comme une &#233;nergie potentielle qui sature le mouvement et s'&#233;panche dans le geste. Le mouvement est interrompu par un geste singulier, dont toute la beaut&#233; r&#233;side dans cette ambigu&#239;t&#233; entre la danse et le mouvement banal.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette s&#233;quence souligne deux aspects fondamentaux du geste :&lt;br class='manualbr' /&gt;1. sa nature intrins&#232;quement ambigu&#235;,&lt;br class='manualbr' /&gt;2. sa capacit&#233; &#224; interrompre le mouvement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;1. Le caract&#232;re ambigu des gestes cin&#233;matographiques a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; relev&#233; par Elisabeth Boyer : &#171; ils sont impurs car ils ne signifient pas et sont absolument ambigus. L'ambigu&#239;t&#233; est essentielle aux op&#233;rations de cin&#233;ma. C'est le deux de &quot;l'impuret&#233; de l'id&#233;e&quot; du sens d&#233;jou&#233;. &#187;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb2-4' class='spip_note' rel='footnote' title='Elisabeth BOYER, &#8220;Quelle action ?&quot;, L'art du cin&#233;ma N&#176;7.' id='nh2-4'&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Ici l'ind&#233;cidable li&#233; &#224; la danse provoque une &#233;motion trouble, qui &#233;voque l'&#233;motion d&#233;concertante d'une rencontre amoureuse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;2. La capacit&#233; d'interruption du geste implique n&#233;cessairement que le geste est autre chose que le mouvement. Le concept de geste d&#233;termine un certain type d'op&#233;ration de cin&#233;ma : pour penser l'art &#224; partir du geste il faut le s&#233;parer radicalement de toute id&#233;e de mouvement puisqu'essentiellement il l'interrompt. M&#234;me si le geste advient &#224; partir du mouvement il l'exc&#232;de, il prend sa place.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette distinction essentielle entre appara&#238;t &#233;galement dans un autre type de geste : apr&#232;s avoir repris la marche Fred Astaire effectue un second tour sur lui-m&#234;me, puis s'arr&#234;te, la jambe tendue sur le c&#244;t&#233;, et Cyd Charisse prend place en face de lui dans la m&#234;me position. Les deux danseurs se figent pendant un instant aussi bref que remarquable. Ce geste de l'arr&#234;t, de la pose franche, advient comme cl&#244;ture du &quot;juste avant la danse&quot; qui pr&#233;c&#232;de. Au-del&#224; d'une simple interruption ce geste d&#233;signe l'acte m&#234;me d'interrompre, par un arr&#234;t total. C'est seulement ensuite que la danse se d&#233;ploie dans toute sa pl&#233;nitude.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le d&#233;sir de danse est fortement suscit&#233; chez le spectateur : la question de Cyd Charisse dans la sc&#232;ne pr&#233;c&#233;dente, la pr&#233;sence soustraite de la danse dans la sc&#232;ne du bal, et surtout le fait que le couple n'a pas une seule fois dans&#233; ensemble depuis le d&#233;but du film. Il y a ainsi une tension, une attente , &#233;labor&#233;e sur la dualit&#233; d&#233;sir/frustration, dont participe une certaine tonalit&#233;, une figure r&#233;currente du genre, qualifi&#233;e par Alain Masson de &quot;degr&#233; z&#233;ro&quot;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb2-5' class='spip_note' rel='footnote' title='voir Alain MASSON, op. cit. p.112 &#224; 114.' id='nh2-5'&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le degr&#233; z&#233;ro est d&#233;fini selon trois crit&#232;res principaux : &lt;br class='manualbr' /&gt;- un ou deux personnages se trouvent isol&#233;s, le plus souvent &#224; l'ext&#233;rieur, la nuit contribuant &#224; augmenter cette sensation d'isolement ;&lt;br class='manualbr' /&gt;- une musique se fait entendre ;&lt;br class='manualbr' /&gt;- un contexte sentimental.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce degr&#233; z&#233;ro cr&#233;e la sensation d'un manque, d'un vide, qui appelle la danse (qui lui succ&#232;de la plupart du temps).]]. Cette attente de la danse est nou&#233;e par le film &#224; l'intrigue sentimentale : le d&#233;sir de voir Cyd Charisse et Fred Astaire danser ensemble se greffe &#224; celui d'une rencontre amoureuse entre les personnages. Ils se sont d&#233;j&#224; rencontr&#233;s mais pour des raisons professionnelles, une rencontre de rivaux qui a donn&#233; suite &#224; des relations tendues et d&#233;fiantes. La rencontre dans&#233;e dans le parc, par sa singularit&#233; formelle, d&#233;signe une v&#233;rit&#233; de l'amour : toute rencontre amoureuse est une deuxi&#232;me rencontre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette rencontre a lieu &#224; un point du film o&#249; le d&#233;sir du spectateur a &#233;t&#233; port&#233; &#224; son comble, ce qui lui conf&#232;re doublement un statut d'&#233;v&#232;nement. La danse n'est nullement ornementale, ou spectaculaire, elle soutient une pens&#233;e de la rencontre amoureuse comme &#233;v&#232;nement au plus loin de tout sentimentalisme.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le geste ambigu qui pr&#233;c&#232;de cet &#233;v&#232;nement, ce pas avant le pas, pr&#233;sente l'id&#233;e de la danse en soustrayant son effectuation v&#233;ritable. La soustraction de la danse cr&#233;e un vide, qui signale l'imminence de l'entr&#233;e en danse, de la rencontre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cet &#233;v&#232;nement/rencontre constitue un point de pivot pour la s&#233;quence et pour le film. Cet effet de basculement appara&#238;t dans la sym&#233;trie de la construction : la sc&#232;ne du parc s'ouvre et se ferme sur un trajet en cal&#232;che, qui semble &#234;tre le m&#234;me -ils sont assis, cadr&#233;s en plan fixe et un paysage nocturne d&#233;file derri&#232;re eux. Cependant c'est justement cette r&#233;p&#233;tition d'un m&#234;me trajet, qui met en &#233;vidence des diff&#233;rences l&#233;g&#232;res : La premi&#232;re fois les deux personnages sont actifs, ils discutent, semblent red&#233;couvrir le monde &#224; deux, et le d&#233;signent hors-champ par des gestes -&quot;Regarde, des arbres ! Des gens !&quot;- ; la seconde fois, m&#234;me le geste minimal impliqu&#233; par la parole est absent, ils sont parfaitement silencieux et immobiles. Pour le spectateur la situation est globalement la m&#234;me, un couple dans une cal&#232;che ; mais les personnages eux m&#234;mes semblent transform&#233;s, rien n'a chang&#233; mais pourtant tout a chang&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce parall&#232;le des deux trajets pose ainsi la rencontre comme ce qui structure le temps : il y a bien eu un passage entre un avant et un apr&#232;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le geste introduit entre le mouvement et la danse ne peut pas &#234;tre interpr&#233;t&#233; dans le seul sens d'une figure r&#233;aliste qui maintiendrait une continuit&#233; : le geste ici constitue un indice de rupture. Le mouvement ordinaire et la danse ne se trouvent pas pour autant oppos&#233;s dans une dichotomie naturel/artificiel, mais sont ce qui supporte l'id&#233;e d'un passage, d'un changement formellement visible dans la relation des deux personnages. Le geste inscrit ce passage dans une dur&#233;e, le met en relief.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il faut insister sur le fait que le geste cr&#233;e une dur&#233;e, alors que la danse elle m&#234;me s'inscrit plus dans un espace. Le geste avant la danse est n&#233;cessaire pour &#233;tablir un espacement dans une dur&#233;e, qui rend compte de la transformation op&#233;r&#233;e par la rencontre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. LE GESTE COMME INDICE D'UNE SUBJECTIVITE : &lt;i&gt;PAJAMA GAME&lt;/i&gt; DE STANLEY DONEN&lt;/strong&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb2-6' class='spip_note' rel='footnote' title='Pique-nique en pyjama, de Stanley Donen, 1957.' id='nh2-6'&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'intrigue du film a lieu dans une usine de pyjama : le directeur de l'usine refuse obstin&#233;ment aux ouvriers une augmentation, qui a pourtant &#233;t&#233; accord&#233;e dans d'autres usines. Sid Sorokin (le nouveau directeur d'atelier) rencontre Babe Williams (qui est &#224; la t&#234;te du comit&#233; ouvrier des r&#233;clamations). Ils d&#233;cident de s'aimer malgr&#233; leur d&#233;saccord profond sur ce qui se passe &#224; l'usine.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce film disjoint l'amour et la politique. Il soutient qu'une situation politique ne peut trouver de traitement que politique. La question de l'amour n'est pas pour autant &#233;vacu&#233;e, mais elle est pens&#233;e comme s&#233;par&#233;e radicalement de la question politique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comparaison de deux s&#233;quences : &quot;Hurry up&quot;/&quot;Slow down&quot;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Certains &#233;l&#233;ments sont pr&#233;sent&#233;s de fa&#231;on identiques dans les deux sc&#232;nes : &lt;br class='manualbr' /&gt;- m&#234;me lieu, l'atelier de couture ;&lt;br class='manualbr' /&gt;- m&#234;me action, les couturi&#232;res travaillent derri&#232;re leur machine &#224; coudre, ou &#224; repasser,&lt;br class='manualbr' /&gt;- m&#234;me chanson : &quot; hurry up ! Can't waste time&quot; &lt;br class='manualbr' /&gt;La r&#233;p&#233;tition des m&#234;mes objets, des m&#234;mes mouvements met en exergue l'op&#233;ration cin&#233;matographique qui consiste ici &#224; un travail sur le temps, qui se donne par la diff&#233;rence de tempo.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;1. La premi&#232;re s&#233;quence se trouve juste apr&#232;s le g&#233;n&#233;rique au d&#233;but du film, c'est une pr&#233;sentation de l'usine, plus particuli&#232;rement de l'atelier de couture. Les ouvriers travaillent sous l'ordre du chef d'atelier qui donne lui m&#234;me le tempo en frappant du pied par terre et en scandant &quot;HURRY UP !&quot;, puis &quot;CAN'T WASTE TIME !&quot; (D&#233;p&#234;chons ! Pas de temps &#224; perdre.). Ce refrain est repris par les ouvri&#232;res -ch&#339;ur des femmes-, puis par les magasiniers -ch&#339;ur des hommes-. Ce rythme impos&#233; est entrecoup&#233; par deux couplets plus lents, chant&#233;s par les ouvriers de l'entrep&#244;t : &quot;Quand est-ce que le vieux Hasler c&#233;dera et nous accordera les 7,5 cents ?&quot;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La sc&#232;ne se termine en ballet, les couturi&#232;res se l&#232;vent en chantant et en agitant des bouts de tissus, les ouvriers courent &#224; travers les all&#233;es rectilignes, en brandissant des tissus color&#233;s.&lt;br class='manualbr' /&gt;(Une autre sc&#232;ne vient s'interposer : Sid Sorokin a une altercation avec un ouvrier et rencontre ainsi pour la premi&#232;re fois le comit&#233; des ouvriers, plus particuli&#232;rement Babe Williams.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le travail et la chanson reprennent sous les invectives du chef, le tempo s'acc&#233;l&#232;re de plus en plus, la musique et les images sont pass&#233;es en acc&#233;l&#233;r&#233; : l'atelier est m&#233;tamorphos&#233; en une v&#233;ritable fourmili&#232;re, les ouvriers ont l'air de marionnettes qui s'agitent de fa&#231;on folle et d&#233;sordonn&#233;e. Au premier plan une manche de pyjama se l&#232;ve et s'abaisse fr&#233;n&#233;tiquement, donnant l'impression d'un salut militaire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;2. Le sym&#233;trique de cette s&#233;quence est situ&#233; vers le milieu du film, juste apr&#232;s la d&#233;claration d'amour chant&#233;e entre Sid et Babe (&quot;I love you more&quot;). Le syndicat a d&#233;cid&#233; d'agir et lance le nouveau mot d'ordre dans l'atelier &quot;Slow down&quot; (ralentissons).&lt;br class='manualbr' /&gt;Babe Williams s'installe &#224; sa machine et &#233;tablit le silence : la musique alors s'entend distinctement, le tempo ralentit, et Babe donne le nouveau rythme de travail. D&#233;licatement, elle l&#232;ve le bras, le d&#233;plie tout doucement, attrape le fil entre ses doigts. Tout l'atelier est touch&#233; par la gr&#226;ce, m&#234;mes les pyjamas remplis de vapeur ont l'air de s'&#233;tirer comme s'il s'&#233;veillaient. Le geste d&#233;li&#233; de chaque couturi&#232;re entre en configuration avec le d&#233;placement des hommes qui l&#232;vent les genoux tr&#232;s haut et d&#233;composent chaque pas. Quand ils se croisent ils effectuent au ralenti un salut familier.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;LE TEMPS / LE TRAVAIL&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#233;s la premi&#232;re s&#233;quence survient l'id&#233;e de deux temps distincts :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;1. celui donn&#233; par le contrema&#238;tre, ce temps l&#224; &#233;quivaut &#224; une soumission du travail &#224; la production, cette conception est r&#233;sum&#233;e par l'injonction &quot;HURRY UP&#8221;. Ce mot d'ordre est celui de la logique cruelle de la productivit&#233;, ainsi que le chantent les ouvri&#232;res : &quot;Un combat perdu d'avance contre la montre&quot;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;2. celui des ouvriers, qui se donne imm&#233;diatement comme une r&#233;sistance au temps qui lui est impos&#233; : la revendication se chante d&#233;j&#224; sur un tempo ralenti, qui interrompt celui du &quot;HURRY UP&quot;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'opposition de ces deux tempos est li&#233;e &#224; une prise de position sur la figure du travail. Le discours, le r&#244;le du chef d'atelier consiste &#224; nier l'ouvrier, &#224; abstraire le travail ; id&#233;e condens&#233;e dans un propos laconique :&quot;Les vestes ont 15 minutes de retard sur les pantalons&quot;. Le chef lui ne travaille pas, ne produit rien : il reste debout &#224; taper du pied, il est l&#224; pour surveiller les ouvriers, pour leur donner la cadence du travail.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le mot d'ordre du chef d'atelier marque clairement une position : ici il n'y a pas de place pour l'ouvrier, ni pour la prise en consid&#233;ration de son travail -de sa valeur intrins&#232;que, seul compte le travail du point de vue du r&#233;sultat, de la production.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette scission entre deux tempos diam&#233;tralement oppos&#233;s advient de mani&#232;re encore plus frappante dans l'antagonisme formel entre la fin m&#233;canis&#233;e de cette sc&#232;ne et celle du &quot;slow down&quot;. Dans la premi&#232;re sc&#232;ne l'id&#233;e qui ressort de l'acc&#233;l&#233;ration est une d&#233;shumanisation de l'atelier, une uniformisation des hommes et des machines -on peut repenser aux &lt;i&gt;Temps modernes&lt;/i&gt; de Charlie Chaplin.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le &quot;slow down&quot; au contraire laisse percer l'id&#233;e d'une volont&#233; d'arr&#234;ter le temps. Le geste ici encore consiste &#224; interrompre le mouvement : l'acc&#233;l&#233;ration du mouvement semble immobilis&#233;e par la retenue du geste. Le temps est suspendu, le geste donne naissance &#224; un nouveau temps, ma&#238;tris&#233; par les ouvriers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Chaque couturi&#232;re r&#233;invente le geste quotidien du travail dans une lenteur gracieuse. Le ralenti est ici une cr&#233;ation r&#233;elle de l'acteur, et c'est cela qui s'oppose v&#233;ritablement &#224; l'acc&#233;l&#233;ration m&#233;canique de la premi&#232;re s&#233;quence. La dur&#233;e du geste concentre notre pens&#233;e sur l'importance du travail, sur la pr&#233;cision qu'il requiert. L'artificialit&#233; est paradoxalement ce qui rapproche du quotidien, ainsi que Brecht le souligne : &#171; Il est toutefois n&#233;cessaire que la stylisation n'abolisse pas mais au contraire intensifie le naturel. En tout cas un th&#233;&#226;tre qui tire tout du gestus ne peut se passer de chor&#233;graphie. Rien que l'&#233;l&#233;gance du mouvement et la gr&#226;ce d'un arrangement distancient, et l'invention pantomimique aide beaucoup la fable. &#187;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb2-7' class='spip_note' rel='footnote' title='B.BRECHT, Petit organon pour le th&#233;&#226;tre, L'Arche, p.73.' id='nh2-7'&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le naturel n'est nullement restitu&#233;, ou imit&#233;, il est le r&#233;sultat d'une cr&#233;ation artistique, d'une invention. Le geste donne de l'importance &#224; l'acte quotidien du travail.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette irruption de l'invention, la gr&#226;ce souple des bras, l'aspect courbe et d&#233;compos&#233; des gestes, tout cela entre en contradiction avec la configuration rectiligne de l'atelier. Dans cette sc&#232;ne un acte politique se donne comme une invention collective, invention de chacun dans le geste qu'il effectue, invention qui contamine l'ensemble de l'atelier, qui transforme le lieu lui-m&#234;me par la chor&#233;graphie. L'objectif initial, la revendication syndicale, se dissout dans l'importance de l'acte en lui-m&#234;me : le &quot;slow down&quot; n'est plus un simple moyen de pression, il constitue une appropriation de l'usine par les ouvriers, une prise sur le temps. Le geste &#233;tablit la dur&#233;e n&#233;cessaire &#224; la pens&#233;e, celle de l'ouvrier, celle du spectateur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La beaut&#233; &#233;mane d'un m&#233;lange trouble entre la d&#233;sob&#233;issance, le courage du refus, la force de la r&#233;bellion ; et la lenteur, la gr&#226;ce des gestes, la plaisir esth&#233;tique d'une chor&#233;graphie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'AMOUR / LA POLITIQUE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans la premi&#232;re s&#233;quence la chanson &#8220;Hurry up&#8221; s'ach&#232;ve sur un ballet, juste avant la reprise en acc&#233;l&#233;r&#233;. Aussi dans la s&#233;quence du &#8220;slow down&#8221;, l'ensemble des gestes qui se pr&#233;sente comme une danse retenue, laisse pr&#233;sager une explosion finale en ballet v&#233;ritable : il y a l'attente d'une lib&#233;ration de la danse, associ&#233;e &#224; un d&#233;ploiement de la capacit&#233; politique. Ce d&#233;sir est contrecarr&#233; par l'arriv&#233;e brutale de Sid Sorokin, qui fait doublement figure de trouble f&#234;te : &lt;br class='manualbr' /&gt;- il stoppe net l'action des ouvriers et les remet au travail par la menace ; &lt;br class='manualbr' /&gt;- il emp&#234;che du m&#234;me coup la danse de se d&#233;ployer, il interrompt la com&#233;die musicale.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La voix imp&#233;rative de Sorokin a pour effet imm&#233;diat de figer le geste : les couturi&#232;res semblent soudain p&#233;trifi&#233;es et retombent sur leur si&#232;ge. L'imp&#233;ratif de Sorokin consiste &#224; une reprise du travail, du mouvement, c'est l'expression d'une volont&#233; de continuation, de reprise du &#8220;courant normal des choses&#8221;, que le geste avait interrompu.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Babe Williams r&#233;agit apr&#232;s une seconde de r&#233;flexion, elle introduit un tissu dans le m&#233;canisme de sa machine et provoque ainsi un court circuit qui met hors d'usage tout l'atelier. Elle se l&#232;ve ensuite et se d&#233;nonce d'elle m&#234;me : &#8220;I did !&quot; (C'est moi !). Elle se fait renvoyer froidement par Sorokin.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette sc&#232;ne est cruciale car un basculement d&#233;cisif de l'identification s'y d&#233;roule : le personnage de Sid Sorokin devient &#233;minemment antipathique, alors que Babe Williams supporte soudain de fa&#231;on conjointe l'id&#233;e de l'ouvrier en col&#232;re et celle du spectateur furieux. L'id&#233;e d'une &#8220;d&#233;faite&#8221; des ouvriers est &#233;vacu&#233;e par cet acte de courage, qui bien qu'il soit isol&#233; concentre le refus de c&#233;der de tous les ouvriers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La fin de la sc&#232;ne op&#232;re une focalisation sur Sid Sorokin et Babe williams, ce qui provoque un r&#233;tr&#233;cissement, la situation collective est condens&#233;e dans un face &#224; face. Toute sentimentalit&#233; est &#233;vacu&#233;, les deux camps sont pr&#233;sent&#233;s ici comme irr&#233;m&#233;diablement antagoniques.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s avoir renvoy&#233; Babe, Sid se br&#251;le en voulant r&#233;parer la machine &#224; coudre (&quot;Vous vous &#234;tes br&#251;l&#233; ?&quot; -&quot;Oui, deux fois&#8221;). La douleur est l'indice d'une r&#233;percussion du conflit collectif sur une relation intime. Ainsi le renvoi de Babe s'impose &#233;galement comme apog&#233;e du conflit amoureux, de fa&#231;on d'autant plus &#233;mouvante que la sc&#232;ne pr&#233;c&#233;dente &#233;tait une vigoureuse d&#233;claration d'amour : voil&#224; donc une juxtaposition f&#233;roce entre la joie d'une d&#233;claration, chant&#233;e et dans&#233;e, et la douleur d'un conflit qui vient &#224; la place du ballet attendu.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il y a bien ici une copr&#233;sence des deux situations, politiques et amoureuses, mais le film r&#233;ussit &#224; maintenir l'id&#233;e d'une s&#233;paration radicale des deux. Cette s&#233;paration constitue une mise &#224; distance de la conception romantique de l'amour dans l'harmonie, o&#249; toute contradiction est mortelle.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le film affirme tout le contraire : L'amour est toujours possible, ce n'est pas une harmonie av&#233;r&#233;e, le r&#233;sultat d'une supr&#234;me entente, mais au contraire un processus, qui ne consiste pas &#224; r&#233;soudre un conflit mais &#224; l'assumer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le conflit politique n'appara&#238;t pas comme un obstacle &#224; l'amour, bien que chaque amoureux fasse partie d'un camp oppos&#233; : cela cr&#233;e une s&#233;paration, un suspens de l'amour, mais n'interrompt pas le processus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au plus loin de l'id&#233;e d'harmonie, la s&#233;paration, le d&#233;saccord politique, tout cela fait parti du processus amoureux.&lt;br class='manualbr' /&gt;De m&#234;me l'amour n'a pas d'incidence sur le conflit politique qui oppose ici deux camps : celui des ouvriers et celui du directeur de l'usine. Les deux camps ne sont pas r&#233;concili&#233;s &#224; la fin du film, ni par l'amour, ni par rien d'autre, m&#234;me si les amoureux trouvent une tr&#234;ve personnelle.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le film s'ach&#232;ve sur une victoire illusoire des ouvriers : Hasler leur accorde l'augmentation revendiqu&#233;e, mais ils ignorent qu'il l'avait depuis longtemps comptabilis&#233;e et encaiss&#233;e pour son propre compte. Cela ne doit pas &#234;tre interpr&#233;t&#233; comme une vision pessimiste de la politique -les ouvriers se font toujours avoir-, mais au contraire comme une distinction pertinente, surtout &#224; l'&#233;poque, entre la platitude carnavalesque de cette pseudo victoire syndicale, et la force d'un acte politique. Dans la sc&#232;ne du &#8220;slow down&#8221; le geste est apparu comme une interruption du mouvement impos&#233; &#224; l'ouvrier. C'est cette capacit&#233; d'interruption qui conf&#232;re au geste une consistance subjective, qui d&#233;signe une capacit&#233; politique en acte. Le film soutient une certaine id&#233;e de la politique, qui ne peut &#234;tre restreinte &#224; une revendication de salaire mais qui se constitue essentiellement comme capacit&#233; d'interruption. Que le geste une fois ait eu lieu, et persiste dans le souvenir du spectateur dans toute sa lenteur et sa gr&#226;ce, cela suffit &#224; inscrire la politique dans le domaine du possible, ce qui constitue la v&#233;ritable victoire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id='nb2-1'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh2-1' class='spip_note' title='Notes 2-1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alain MASSON, &lt;i&gt;Com&#233;die musicale,&lt;/i&gt; &#233;d. Ramsay poche, p. 33.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb2-2'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh2-2' class='spip_note' title='Notes 2-2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gilles DELEUZE, &lt;i&gt;L'image-temps&lt;/i&gt;, Editions de Minuit, p.83.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb2-3'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh2-3' class='spip_note' title='Notes 2-3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Tous en sc&#232;ne&lt;/i&gt;, de Vincente Minnelli (1953).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb2-4'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh2-4' class='spip_note' title='Notes 2-4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Elisabeth BOYER, &#8220;Quelle action ?&quot;, L'art du cin&#233;ma N&#176;7.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb2-5'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh2-5' class='spip_note' title='Notes 2-5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;voir Alain MASSON, op. cit. p.112 &#224; 114.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb2-6'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh2-6' class='spip_note' title='Notes 2-6' rev='footnote'&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pique-nique en pyjama,&lt;/i&gt; de Stanley Donen, 1957.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb2-7'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh2-7' class='spip_note' title='Notes 2-7' rev='footnote'&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;B.BRECHT, &lt;i&gt;Petit organon pour le th&#233;&#226;tre&lt;/i&gt;, L'Arche, p.73.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Val abraham (1993) de Manoel de oliveira</title>
		<link>http://www.artcinema.org/article19.html</link>
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		<dc:date>2007-04-10T19:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Annick Fiolet</dc:creator>


		<dc:subject>amour</dc:subject>
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		<dc:subject>Manoel de Oliveira</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Val Abraham a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; &#224; partir du livre d'Agustina Bessa Luis, une adaptation de Madame Bovary pour le Portugal. Ce film est une pens&#233;e sur l'amour, plus particuli&#232;rement sur la difficult&#233; pour le XX&#176; si&#232;cle de sortir du romantisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le romantisme, par sa conception id&#233;aliste de l'amour, se heurte au r&#233;el, et per&#231;oit la diff&#233;rence des sexes comme une impossibilit&#233; de l'amour fusionnel, qu'il tente de combler par l'imaginaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le film marque la disjonction sexuelle par la pr&#233;sence de deux points de vue : (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.artcinema.org/rubrique14.html" rel="directory"&gt;n&#176;03 - L'art du cin&#233;ma (3)&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot17.html" rel="tag"&gt;amour&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot89.html" rel="tag"&gt;pays&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot115.html" rel="tag"&gt;th&#233;&#226;tralit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot143.html" rel="tag"&gt;Manoel de Oliveira&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; &#224; partir du livre d'Agustina Bessa Luis, une adaptation de &lt;i&gt;Madame Bovary&lt;/i&gt; pour le Portugal. Ce film est une pens&#233;e sur l'amour, plus particuli&#232;rement sur la difficult&#233; pour le XX&#176; si&#232;cle de sortir du romantisme.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le romantisme, par sa conception id&#233;aliste de l'amour, se heurte au r&#233;el, et per&#231;oit la diff&#233;rence des sexes comme une impossibilit&#233; de l'amour fusionnel, qu'il tente de combler par l'imaginaire.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le film marque la disjonction sexuelle par la pr&#233;sence de deux points de vue : d'une part celui d'une femme, Agustina Bessa Luis, car de nombreux passages de son livre sont dits int&#233;gralement par la voix off d'un homme, Mario Barroso, d'autre part, le point de vue de Manoel de Oliveira, qui pr&#233;sente une pens&#233;e en cin&#233;ma.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt; pense le romantisme, en dehors de toute exaltation des sentiments, au contraire en employant divers proc&#233;d&#233;s de mise &#224; distance du spectateur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans les films r&#233;alistes, l'histoire sert de support &#224; l'&#233;laboration d'un sujet par le biais d'un proc&#233;d&#233; de typification. &quot;&lt;i&gt;les personnages, les situations et les tonalit&#233;s (les atmosph&#232;res) (...) sont stylis&#233;es de telle sorte qu'ils puissent incarner des id&#233;es, des types universalisables, tout en demeurant des repr&#233;sentations plausibles de la r&#233;alit&#233;. (...) Les acteurs du r&#233;cit doivent rester des personnes fictives, mais avec une abstraction suffisante pour sugg&#233;rer des figures universalisables de l'humanit&#233;. (...) Le type est l'endroit o&#249; l'id&#233;e s'incarne dans la r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt;&quot; (Denis L&#233;vy). Manoel de Oliveira use de ce proc&#233;d&#233;, mais en effectuant une torsion par rapport &#224; ses lois : &lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt; traite en effet de la question du Portugal par le biais d'une incarnation, si on consid&#232;re Ema comme une figure de la nation. Cependant, le film adopte une attitude r&#233;flexive par rapport au r&#233;alisme, dont il montre un des processus artistiques par une mise &#224; distance du spectateur : l'incarnation est d&#233;jou&#233;e par l'emploi de deux actrices tr&#232;s diff&#233;rentes. La premi&#232;re, Ema jeune, est blonde, d'une sensualit&#233; provocante, qu'elle porte avec gr&#226;ce et innocence. La seconde Ema est brune, a le visage plus mince, et sa sensualit&#233; est beaucoup plus intime. Les deux Ema sont pourtant reconnaissables comme un m&#234;me personnage, notamment par le fait qu'elles boitent toutes deux. Cette claudication, qui n'appara&#238;t pas dans le &lt;i&gt;Madame Bovary&lt;/i&gt; de Flaubert, reste assez myst&#233;rieuse, mais on peut y voir le signe physique d'une difficult&#233; &#224; vivre dans le monde r&#233;el. Par cette double incarnation, l'accent est mis sur la pr&#233;sence de l'acteur, brisant ainsi toute tentation d'adh&#233;sion. L'incarnation ne s'effectue donc pas sur le mode de l'identification, et on pourrait dire que le processus de l'abstraction r&#233;aliste est pr&#233;sent&#233; &#224; visage d&#233;couvert, puisqu'il ne passe pas par une tentative de s&#233;duction du spectateur, pourtant s&#233;duit par ces deux femmes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;DISJONCTION : L'IMAGE ET LE SON, LE CHOC DE LA SYNCHRONISATION&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt;, le son est parfois synchrone, mais la synchronie se distingue alors de l'illustration : la sc&#232;ne o&#249; Carlos vient pour la premi&#232;re fois au Romesal, M. Cardeano demande &#224; Ema si elle se souvient de lui, et elle r&#233;pond alors avec une moue : &#8220;&lt;i&gt;non, je ne me souviens pas&lt;/i&gt;.&#8221; La voix off de Mario Barroso contredit alors l'image, en nous affirmant sur un ton objectif et neutre, qu'en fait, elle s'en souvenait tout &#224; fait, qu'&#8221;&lt;i&gt;elle le trouvait beau, avec ses dents r&#233;guli&#232;res de caissier&lt;/i&gt;&#8221;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On parle toujours du son, synchrone ou non, par rapport &#224; l'image, ce qui, implicitement, place l'image au-dessus du son. Dans &lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt;, au contraire, image et son coexistent dans un rapport d'&#233;galit&#233; : on peut donc parler d'une image d&#233;synchrone par rapport au son. Ainsi dans la sc&#232;ne du restaurant, Ema et son p&#232;re discutent &#224; table, et tout &#224; coup, une voix se fait entendre : c'est celle du Dr Carlos Paiva, dont on ne voit pourtant que le costume bleu, sectionn&#233; par le cadre au niveau des &#233;paules, comme une sorte de plan am&#233;ricain invers&#233;, un &#8220;plan portugais&#8221;. Cette arriv&#233;e incongrue est l'inverse d'un surgissement : le personnage appara&#238;t sans visage, marquant le point de vue d'Ema qui n'y pr&#232;te aucune attention.&lt;br class='manualbr' /&gt;La synchronisation peut s'effectuer brutalement, quand le dialogue off devient in : le son, par sa continuit&#233;, marque la synchronisation comme rupture par la discontinuit&#233; du montage de l'image. Ainsi quand Ema se rend chez les s&#339;urs Melo, un plan nous montre la voiture qui monte une c&#244;te vers leur demeure, alors que la voix off anticipe l'image en nous d&#233;crivant Ema d&#233;j&#224; en train de monter l'escalier dans la maison. La voix off nous indique qu'Ema arrive en haut et se voit alors dans un miroir, ce qui soudainement correspond &#224; l'image d'Ema qui arrive devant un miroir. Toute la sc&#232;ne de la mont&#233;e de l'escalier constitue une ellipse visuelle, mais pas sonore, et la synchronisation soudaine de l'image et du son appara&#238;t comme un choc. Le m&#234;me proc&#233;d&#233; est utilis&#233; quand Carlos vient pour la premi&#232;re fois chez Ema : Carlos monte l'escalier, M. Cardeano vient l'accueillir, lui serre la main, mais la voix off est en d&#233;calage total avec l'image, puisqu'on entend par anticipation la conversation d&#233;j&#224; bien entam&#233;e de Carlos avec le p&#232;re d'Ema. L&#224;, encore, brusquement, alors que la conversation suit son cours, l'image des deux hommes appara&#238;t brusquement, rattrapant le dialogue d&#233;j&#224; entam&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;EMA, UNE FIGURE DE LA NATION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cet &#233;nonc&#233; appara&#238;t v&#233;ridique si l'on consid&#232;re Ema dans sa relation aux autres personnages : elle s'oppose aux hommes qui incarnent l'id&#233;e de pouvoir, c'est-&#224;-dire l'Etat, et se distingue nettement des autres femmes qui, elles, sont des figures de la morale, de la religion. Il faut souligner cependant la connexion &#233;vidente entre l'Etat et la religion dans le cas du Portugal, et la nation appara&#238;t alors rebelle &#224; ce qui voudrait figer son &#233;volution, notamment sur la question de l'amour.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il est clair que le mariage d'Ema avec Carlos, quand elle d&#233;clare : &quot;&lt;i&gt;Je ne sais m&#234;me plus pourquoi je me marie, je ne l'aime pas&lt;/i&gt; &quot;, que ce mariage est le refus d'une premi&#232;re domination, celle du p&#232;re. La premi&#232;re Ema, la blonde, est tout de suite pr&#233;sent&#233;e en opposition &#224; l'Etat, dans la sc&#232;ne stup&#233;fiante o&#249; elle provoque des accidents de voiture, en exposant toute sa beaut&#233;, sur la terrasse de Romesal, aux yeux des automobilistes aveugl&#233;s. Cette affaire prend tant d'ampleur qu'elle en arrive aux oreilles du maire, repr&#233;sentant institutionnel de l'Etat. Celui-ci va se plaindre au p&#232;re (le responsable indirect), qui bien s&#251;r n'admet pas que sa propre fille soit d&#233;j&#224; une r&#233;volutionnaire : il est admis que ce sont les vitres illumin&#233;es de la v&#233;randa qui &#233;blouissent les conducteurs, explication certes douteuse que le p&#232;re confirme par un magistral : &quot;&lt;i&gt;absolutamente, absolutamente&lt;/i&gt; &quot;. On constate ici l'association &#233;troite entre Etat et religion, par le fait qu'Ema ne peut s'opposer &#224; l'un sans s'opposer &#224; l'autre. Ainsi, semer la panique dans la ville, s'effectue par le biais d'une conduite amorale : elle provoque d&#233;lib&#233;r&#233;ment le trouble chez les hommes. L'id&#233;e qui appara&#238;t alors, c'est qu'une conduite amorale, un affront &#224; la religion, est aussit&#244;t r&#233;primand&#233; par l'Etat. &lt;br class='manualbr' /&gt;Dans cette optique, le personnage du p&#232;re est &#233;galement pr&#233;sent&#233; comme ultra-religieux, dans la sc&#232;ne o&#249; il est caract&#233;ris&#233; par son chapelet : le cadre est fixe, et le personnage appara&#238;t en train de tourner en rond dans une pi&#232;ce sombre, compl&#232;tement flou, au point que l'on suppose une erreur technique. Or, il avance vers la cam&#233;ra, se retourne, de sorte que seul son dos et ses mains occupent le cadre (en &quot;plan portugais&quot;), et soudain on voit le chapelet qu'il &#233;gr&#232;ne, de fa&#231;on incroyablement nette.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Par ailleurs, la confrontation d'Ema &#224; la religion s'effectue par son opposition aux autres femmes, notamment au personnage de la tante. La religion appara&#238;t comme une repr&#233;sentation th&#233;&#226;trale dont les acteurs seraient inconscients de la com&#233;die qu'ils jouent : la tante d'Ema est une bigote dont les accessoires sont la croix et le chapelet, et comme le dit Ema elle-m&#234;me, le tryptique du Romesal fonctionne comme un d&#233;cor. Ema a la conscience du ridicule de cette repr&#233;sentation non-per&#231;ue comme telle, quand elle demande &#224; sa tante si elle devrait comme elle, se d&#233;guiser, mettre une cornette, r&#233;citer des pri&#232;res ; et cette id&#233;e de mascarade la fait rire aux &#233;clats, d'un rire cristallin, provocateur, qui terrorise sa tante, qui se signe alors comme pour exorciser ce surgissement d&#233;moniaque. Cette sc&#232;ne rime avec celle du repas de famille, o&#249; le maire entonne une chanson loufoque o&#249; il est question d'un canari mort et d'une fourmi qui danse la gigue, faisant ainsi s'esclaffer toute la table. La tante, choqu&#233;e, se retourne et lance un long et terrible regard &#224; la cam&#233;ra, comme pour prendre &#224; t&#233;moin le spectateur d'un scandale : il appara&#238;t impossible alors d'avoir une attitude passive, il devient soudain n&#233;cessaire de penser &#224; son propre point de vue, &#224; moins de se cacher derri&#232;re son fauteuil.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;POSITIONNEMENT DE LA FEMME PAR RAPPORT A LA RELIGION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt; on remarque deux types de femmes, d'une part la femme charnelle qui d&#233;sire les hommes et assume ce d&#233;sir, ce type de femme &#233;tant repr&#233;sent&#233; par les trois servantes, qui constituent une des facettes de l'&#233;ducation d'Ema ; d'autre part la femme frustr&#233;e, incarn&#233;e doublement par les deux soeurs Melo, perverses, et par les deux soeurs de Carlos, gardiennes d'une morale hypocrite. Ema, figure de la nation, est confront&#233;e &#224; ces deux types de femmes de deux si&#232;cles diff&#233;rents : le XX&#176; si&#232;cle est pr&#233;sent&#233; comme lib&#233;ral, o&#249; le rire voudrait exorciser la morale du XIX&#176;si&#232;cle, comme la sc&#232;ne des femmes au lavoir. Les servantes s'amusent du trouble d'un homme qui passe, et rient d'une v&#233;rit&#233; au-dessus de toute morale : la femme d&#233;sire l'homme, et si elle le chasse &#224; coup de torchon humide c'est simplement une marque de son pouvoir de d&#233;cision.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Toute cette sc&#232;ne est tr&#232;s sensuelle, et tr&#232;s musicale, surtout au moment o&#249; l'une des femmes dialectise leur fausse querelle sur le d&#233;sir, par une alternance suave de &quot;&lt;i&gt;non&lt;/i&gt;&quot; et&quot;&lt;i&gt;si&lt;/i&gt;&quot;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le rire encore, devient sourire mordant contre la morale, et son aspect pervers, dans la confrontation d'Ema avec les soeurs Melo : cette sc&#232;ne est tr&#232;s &#233;prouvante et marque pour Ema un pas de plus dans la r&#233;bellion. D&#232;s son arriv&#233;e chez les soeurs, la profondeur de champ et le champ/contrechamp avec d'un c&#244;t&#233; les deux soeurs fig&#233;es, et de l'autre Ema qui s'avance, marque l'incompatibilit&#233; des forces en pr&#233;sence. Les soeurs, figure double d'une m&#234;me id&#233;e, jaugent et jugent Ema, &quot;celle par qui le scandale arrive&quot;, qui bien que v&#234;tue de blanc finit par montrer les dents : &quot;&lt;i&gt;elle sourit comme si elle allait mordre&lt;/i&gt; &quot;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Entre ces deux types de femmes se situe une figure &#224; part, Ritinha, la servante muette, qui, elle, se situe en marge de la morale, puisqu'elle a choisi le renoncement &#224; l'amour et au sexe. Ritinha est une belle femme, qui n'a pas manqu&#233; du d&#233;sir des hommes &#224; son &#233;gard, son renoncement est une d&#233;cision personnelle, un choix douloureux, motiv&#233; par sa peur d'engendrer des enfants muets comme elle. Dans la sc&#232;ne du lavoir pr&#233;c&#233;demment d&#233;crite, son sacrifice appara&#238;t sur son visage, ses yeux pensifs, son front soudain crisp&#233;, et la fa&#231;on dont elle bat son linge sur la pierre, avec une rage interne. Malgr&#233; son refus du sexe, Ritinha a choisi en pens&#233;e le camp des femmes charnelles, car dans cette sc&#232;ne elle est dans le m&#234;me plan que les trois autres servantes, elle sourit &#224; leur propos acquies&#231;ant ainsi muettement &#224; leur comportement sexuel. Cette femme myst&#233;rieuse, qui pourrait d'ailleurs &#234;tre croyante, ne se soucie pas de la morale. Cette prise de position est marqu&#233;e &#233;galement par l'antagonisme de l'autre camp &#224; son &#233;gard, car ce sont les soeurs de Carlos, incarnations vivantes de la moralit&#233;, qui chassent Ritinha du &lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt;. Ritinha part, sans un mot, avec cette assurance de la femme juste, elle dispara&#238;t peu &#224; peu sur le chemin bord&#233; de palmiers, pour faire place &#224; l'horizon, laissant ainsi un vide douloureux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;RITINHA, FIGURE DE LA TRADITION : LE TRAVAIL COMME VALEUR CONSTANTE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il n'est pas anodin que Ritinha soit caract&#233;ris&#233;e par son travail, elle appara&#238;t toujours en action, avec insistance,comme dans le plan tr&#232;s long o&#249; elle est seule au lavoir : on la voit frotter le linge consciencieusement. La nation trouve l&#224; un point de rep&#232;re important, Ema expliquera &#224; Dossem, dans leur discussion sur le monde et le si&#232;cle, que Ritinha se r&#233;alise dans son travail, dans ce geste simple et r&#233;p&#233;titif qu'elle effectue au lavoir. Ritinha ne bavarde pas, elle travaille, elle est la figure m&#234;me de la fid&#233;lit&#233;, de la continuit&#233;, c'est en ce sens que je la nomme figure de la tradition. Dossem est choqu&#233; par cette femme &quot;r&#233;trograde&quot;, qui se d&#233;marque d'un des aspects principaux du XX&#176;si&#232;cle : le progr&#232;s. Cependant elle est moderne, puisqu'elle incarne l'id&#233;e du libre arbitre, la libert&#233; &#233;tant &#233;galement en &#233;volution du XIX&#176;si&#232;cle au XX&#176; si&#232;cle, au sens o&#249; la libert&#233; n'est pas une absence de r&#232;gles mais un respect des contraintes que l'on s'impose &#224; soi-m&#234;me. Cet aspect de la continuit&#233; li&#233;e &#224; la tradition est pr&#233;sent dans le film, puisque classicisme et modernit&#233; y coexistent pacifiquement. Je cite Manoel de Oliveira, pour qui cette id&#233;e est fondamentale : &quot;&lt;i&gt;Je prends classique au sens de Bossuet : ce qui reste bon avec le temps. Mais en fait je pr&#233;f&#232;re un autre mot, la tradition. On ne peut plus couper aujourd'hui le temps en deux, il n'y a plus un avant et un apr&#232;s, et moi j'incarne ce fil qu'on ne peut pas couper et qui se rattache loin, tr&#232;s loin, presque au d&#233;but du cin&#233;ma puisqu'il s'agit du muet. C'est comme &#231;a que je porte une tradition dans le cin&#233;ma. C'est la m&#234;me chose avec l'histoire du Portugal, comme j'ai essay&#233; de le montrer dans&lt;/i&gt; Non ou la vaine gloire de commander : &lt;i&gt;on ne peut pas d&#233;lier l'Histoire en plusieurs moments distincts. Au contraire tout s'encha&#238;ne et il est plus int&#233;ressant de se placer sur ces continuit&#233;s que sur les ruptures, c'est plus riche. C'est une fa&#231;on de marcher, de se diriger vers l'avant, en sachant qu'on a un dos et qu'on peut s'adosser &#224; tous les &#233;v&#232;nements qui se sont pass&#233;s derri&#232;re soi. Plus on met d'&#233;v&#232;nements derri&#232;re soi, plus il y a de tradition, moins il y a de ruptures et d'oublis, plus on va loin, plus on a d'&#233;nergie&lt;/i&gt;&#8221;. (Cahiers du Cin&#233;ma n&#176; 466).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ritinha par sa pr&#233;sence muette participe &#224; la prise de conscience d'Ema par rapport au travail, qui tente de suivre son exemple au V&#233;suve : elle rev&#234;t une tenue simple, ce qui est rare, et lave les marches du perron de la demeure d'Osorio. Cette tentative de travailler se heurte &#224; deux opinions ext&#233;rieures, d'une part celle de Caires, le domestique qui consid&#232;re qu'Ema n'est pas &#224; sa place, et d'autre part celle du postier, qui la pousse &#224; &quot;revendiquer&quot; tout en protestant qu'une femme comme elle, une femme aussi belle, enfin une femme, ne doit pas travailler. Ema, qui dans cette sc&#232;ne incarne vraiment pour la premi&#232;re fois l'id&#233;e du peuple, lui r&#233;pond au nom du peuple : revendiquer pour quoi ? Si les patrons font mon travail, que me reste-t-il ? En effet, que reste-t-il au peuple si on lui prend le travail ? Ici encore, la distinction est marqu&#233;e entre l'id&#233;e d'&#233;volution et le progr&#232;s. Cette sc&#232;ne pr&#233;sente &#233;galement ce qu'il y a d'&#233;volution dans le XX&#176; si&#232;cle, en montrant le caract&#232;re obsol&#232;te de la notion de classe sociale, qui de plus se distingue essentiellement de l'id&#233;e du peuple. Le motocycliste ahuri ne fait pas partie du peuple du fait qu'il refuse &#224; la femme le droit au travail, bien qu'il soit au plus bas de l'&#233;chelle sociale, du fait qu'il se courbe devant Caires.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'AMOUR EN QUESTION&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;strong&gt;PENSER LE ROMANTISME : NECESSITE D'UNE DEDRAMATISATION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt;, ce qui frappe le plus, c'est qu'il traite de la question de l'amour en l'absence de tout sentimentalisme, de toute conception path&#233;tique de l'amour, avec un d&#233;sir &#233;vident d'objectivit&#233;. On remarque l'absence de larmes, de cris, de toute int&#233;riorit&#233; sentimentale, de cette tonalit&#233; exaltante propre &#224; la repr&#233;sentation romantique. A l'encontre des adaptations cin&#233;matographiques pr&#233;c&#233;dentes &#8212; je pense en particulier &#224; celles de Renoir et de Minnelli &#8212; Manoel de Oliveira pratique la d&#233;dramatisation. La tonalit&#233; du film est lyrique, certes, mais un lyrisme qui justement marque la distinction entre le po&#232;me et le romantisme. A notre &#233;poque, le romantisme n'est pas r&#233;ellement pris en consid&#233;ration, il reste une id&#233;e vague, il est fr&#233;quent d'entendre dire indiff&#233;remment &quot;c'est po&#233;tique&quot; ou &#8220;c'est romantique&#8221;. Or &lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt; n'est justement pas un film romantique. Il est proche du po&#232;me, par sa construction. Je suis partie d'une constatation : il est difficile de se souvenir de l'ordre chronologique des s&#233;quences alors que l'on se souvient avec pr&#233;cision des sc&#232;nes prises s&#233;par&#233;ment. Cela est &#224; attribuer au montage,cumulation de blocs temporels qui peuvent &#234;tre arrach&#233;s &#224; la dur&#233;e du film, et mis en correspondance par la pens&#233;e, dans un espace ext&#233;rieur au film, mais qui reste propre &#224; la logique du film. Ainsi, on peut &#233;tablir des correspondances entre des s&#233;quences et constituer ainsi sa propre pens&#233;e. Deux sc&#232;nes du film forment une sorte de rime en cin&#233;ma, sur un m&#234;me th&#232;me, le d&#233;sir : dans la premi&#232;re, la blonde Ema, dont le d&#233;sir est encore sans objet, respire une rose, pourtant fausse, avec gr&#226;ce, en rejetant la t&#234;te en arri&#232;re, elle caresse ensuite la rose avec ses doigts tandis que la voix off cite un texte du XIX&#176;si&#232;cle, sur le sexe de la femme compar&#233; &#224; une rose butin&#233;e par les abeilles. On retrouve le m&#234;me geste de la respiration dans la sc&#232;ne o&#249; Ema &#8212; la brune &#8212;, seule dans sa chambre, rejette la t&#234;te en arri&#232;re pour go&#251;ter cette fois r&#233;ellement l'odeur des cigares oubli&#233;s au bal par Fernando Osorio. La position est identique, le geste est &#233;galement &#233;vocateur du d&#233;sir sexuel, la m&#234;me image est r&#233;p&#233;t&#233;e avec deux actrices diff&#233;rentes et deux objets, une rose, une bo&#238;te de cigares. On repense alors au proc&#233;d&#233; de la r&#233;p&#233;tition dans &lt;i&gt;Mon Cas&lt;/i&gt;, car ici encore il y a une reprise avec des &#233;l&#233;ments de d&#233;calage qui cr&#233;ent une mise &#224; distance du spectateur et font percevoir l'id&#233;e du d&#233;sir dans une correspondance soudaine des deux sc&#232;nes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;DEDRAMATISATION PAR UNE THEATRALITE MANIFESTE : LA SCENE DU MARIAGE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour la sc&#232;ne du mariage, Oliveira adopte les conventions th&#233;&#226;trales, car le champ/contre champ d&#233;limite d'un c&#244;t&#233; la sc&#232;ne et les acteurs (le pr&#234;tre, Carlos et Ema), de l'autre les spectateurs, sinistres. Il me semble raisonnable de dire que cette sc&#232;ne agit comme un th&#233;&#226;tre de conventions d&#233;su&#232;tes mises en d&#233;faut : les acteurs &quot;ne savent pas&quot; leur texte, ils le lisent (insistance par le gros plan sur le livre) ; le rituel de l'&#233;change des anneaux appara&#238;t dans toute sa r&#233;duction &#224; l'objet quand Carlos, est &#233;bloui par l'&#233;clat du plateau o&#249; sont d&#233;pos&#233;es les alliances, ce qui fait appara&#238;tre le mariage comme sc&#232;ne de la rencontre manqu&#233;e. De plus, l'id&#233;e du bonheur, indissociable de l'amour, est elle-m&#234;me r&#233;duite &#224; l'objet, ou plut&#244;t &#224; la couleur, par le bleu dont Ema s'&#233;vertue &#224; s'entourer, &#224; se rev&#234;tir litt&#233;ralement de la t&#234;te aux pieds (du ruban de son chapeau jusqu'aux chaussures), ce bleu qu'elle r&#233;clame tout comme elle d&#233;sire faire l'exp&#233;rience de l'amour.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est dans le mariage qu'Ema r&#233;alise que l'amour doit &#234;tre une utopie. On pourait parler d'une illusion , qui s'effectue sous la forme d'un constat , d'un &#233;tat de fait , et non par l'expression d'une douleur exacerb&#233;e. Cette prise de conscience est annonc&#233;e par la voix off, qui n'est pas celle du sentiment, mais celle de la d&#233;claration, dont la diction est neutre : &#8220;&lt;i&gt;Ema se trouvait loin de l'amour romantique, fusionnel, qu'elle avait imagin&#233;&lt;/i&gt;&#8221;. Le spectateur, au travers des actes d'Ema, per&#231;oit le caract&#233;re essentiellement imaginaire propre &#224; l'amour romantique, un amour qui se brise dans sa confrontation au r&#233;el. Du fait de la double incarnation, le spectateur est appel&#233; &#224; se remettre en question par rapport au romantisme. Le film ne nous place pas dans le clivage de l'identification ou du rejet, mais dans un intervalle qui invite &#224; la lucidit&#233;. La trajectoire d'Ema marque la difficult&#233; pour le XX&#176; si&#232;cle de penser le romantisme pour s'en d&#233;tacher. Cette difficult&#233; appara&#238;t par le comportement manifestement romantique des hommes qu'elle rencontre, pour qui l'amour est r&#233;duit &#224; la sacralisation de l'autre. Dans la sc&#232;ne du bal, les hommes parlent de l'amour devant des figures sacr&#233;es comme V&#233;nus ou le soleil, qui sont des repr&#233;sentations d'un amour mythique. Ema est elle-m&#234;me l'objet d'une sacralisation, marqu&#233;e par les discours qui touchent &#224; sa beaut&#233;. Carlos dit : &lt;i&gt;Une telle beaut&#233; peut justifier l'amour d'un homme&lt;/i&gt;. Dans cette phrase on retrouve encore l'id&#233;e de la mort, l'id&#233;e que l'amour doit &#234;tre passionnel, o&#249; le sacrifice de sa vie pour l'autre est une preuve n&#233;cessaire. Ema reprendra cet &#233;nonc&#233;, quand elle demandera au jeune Antonio : &#8220;&lt;i&gt;Pourrais-tu mourir pour moi&lt;/i&gt; ?&#8221; C'est la r&#233;ponse affirmative qui la fait l'accepter comme amant. Dans cette sc&#232;ne elle est extr&#233;miste dans le romantisme, rattach&#233;e par cela au XIX&#176; si&#232;cle, bien que pour une fois elle arbore une tenue tr&#232;s actuelle, une combinaison en jean.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La sacralisation est &#233;galement pr&#233;sente dans sa relation avec son premier amant, Fernando Osorio, mais dans ce cas, c'est lui qui cherche &#224; l'impressionner, comme nous le dit explicitement la voix off. Il veut susciter chez elle l'admiration, r&#233;duisant ainsi l'amour &#224; une contemplation mutuelle, o&#249; le seul lien est d'ordre sexuel.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Caires, lui aussi est une figure de la d&#233;votion amoureuse : il ne peut faire sa d&#233;claration que lorsqu'Ema habill&#233;e en servante semble redescendre du pi&#233;destal o&#249; il la place lui-m&#234;me. Par ses yeux m&#234;l&#233;s de d&#233;sir et de crainte, Ema appara&#238;t comme la d&#233;esse intouchable : la d&#233;claration de Caires est l'annonce d'un profond respect, mais d'un respect trouble qui lui semble blasph&#233;matoire. Cette d&#233;claration sera r&#233;it&#233;r&#233;e plus tard, quand Caires devenu riche, ayant quitt&#233; sa place de domestique au V&#233;suve, pense par cela avoir r&#233;duit la distance sacr&#233;e qui le s&#233;pare d'Ema, ose lui parler &#224; nouveau de son &#8220;&lt;i&gt;profond respect&lt;/i&gt;&#8221;, mais sous la condition qu'il s'agenouille devant l'idole.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ema attend l'amour, et veut provoquer une rencontre par son mariage : son attitude romantique consiste &#224; vouloir atteindre un amour imaginaire &#224; partir d'un &#8220;objet arbitraire&#8221;, Carlos, son premier pr&#233;tendant. Dans la sc&#232;ne o&#249; on l'habille pour son mariage -les coulisses avant le spectacle- elle aper&#231;oit une ombre sur le fleuve : &#8220;&lt;i&gt;qu'est-ce que c'est&lt;/i&gt; ?&#8221; demande-t-elle &#224; une des servantes du Romesal. &#8220;&lt;i&gt;C'est le bateau qui traverse le Douro&lt;/i&gt;&#8221; r&#233;pond celle-ci apr&#232;s une h&#233;sitation, mais Ema n'est pas satisfaite de cette r&#233;ponse prosa&#239;que : &#8220;&lt;i&gt;non, c'est un homme&lt;/i&gt;&#8221; affirme-t-elle. C'est cet homme imaginaire qui lui apportera l'amour id&#233;al qu'elle d&#233;sire. Ema est touchante, sa na&#239;vet&#233; nous &#233;meut, elle n'est pas une Bovary caricaturale, mais elle appelle &#224; regarder le romantisme qui sommeille en chacun de nous. &#8220;&lt;i&gt;Je ne suis pas une Bovary&lt;/i&gt; !&#8221; affirme-t-elle &#224; Pedro Lumiares, et ses mots nous rappellent ceux de Flaubert : &#8220;&lt;i&gt;Mme Bovary, c'est moi&lt;/i&gt;.&#8221; Le rapprochement de ces deux &#233;nonc&#233;s montre la difficult&#233; &#224; penser le romantisme en terme de continuit&#233;, pas comme quelque chose qui se serait &#233;teint de lui-m&#234;me &#224; la fin du XIX&#176;. Ema &#233;nonce ce refus de nommer le romantisme, elle nie son existence et par cela elle est une victime condamn&#233;e. L'id&#233;e est que nous sommes toujours en p&#233;ril du romantisme, dont il faut se tenir &#224; distance par la pens&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;ROMANTISME ET DISJONCTION SEXUELLE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le romantisme est une conception fusionnelle de l'amour et de ce fait il est source de malentendu : c'est cette exp&#233;rience qu'Ema renouvelle &#224; travers la cumulation de ses rencontres. Pour Ema, le fait que l'amour marque une diff&#233;rence sexuelle est per&#231;ue comme une mort pour l'amour, puisqu'elle le con&#231;oit comme un id&#233;al fusionnel. Je reprends les termes d'Alain Badiou sur la question de l'amour, afin de montrer comment la disjonction sexuelle appara&#238;t comme pens&#233;e en cin&#233;ma, dans Val Abraham : &#8220;&lt;i&gt;Il y a deux positions de l'exp&#233;rience&lt;/i&gt; [de la situation amoureuse]&#8221;. &#8220;&lt;i&gt;On conviendra de dire que les deux positions sont sexu&#233;es, et on les nommera la position &#8220;femme&#8221; et la position&#8220;homme&#8221;.[&#8230;] Les deux positions sont totalement disjointes. &quot;Totalement&quot; doit &#234;tre pris au pied de la lettre : rien de l'exp&#233;rience n'est le m&#234;me pour la position homme et la position femme. [...]. Tout est pr&#233;sent&#233; de telle sorte que nullle co&#239;ncidence n'est attestable entre ce qui affecte une position et ce qui affecte l'autre. On nommera cet &#233;tat de chose la&lt;/i&gt; disjonction.&quot;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette s&#233;paration de l'une et l'autre des positions est constamment marqu&#233;e dans le film, notamment par le cadrage : les personnages sont souvent cadr&#233;s comme des portraits photographiques, comme dans la sc&#232;ne o&#249; Ema discute sur la terrasse avec Pedro Lumiares. Il y a dans cette sc&#232;ne la suggestion d'une rencontre, une &#233;vocation explicite d'un d&#233;sir mutuel, mais les personnages sont pris s&#233;par&#233;ment dans le cadre, ce qui cependant n'est pas un champ/contre champ, mais ressemble au point de vue du spectateur d'une sc&#232;ne de th&#233;&#226;tre qui verrait d'abord l'un, puis l'autre. L'isolement par le cadrage marque ici totalement la disjonction.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour marquer la disjonction, le regard intervient &#233;galement. Dans la sc&#232;ne de rencontre, ici, au contraire, les regards s'&#233;vitent, les rencontres sont inhabituelles. Dans la sc&#232;ne du bal, Ema parle &#224; Fernando Osorio pour la premi&#232;re fois. Ils sont dans le m&#234;me cadre fixe, tous deux isol&#233;s de la foule, mais ils sont face &#224; la cam&#233;ra et leur regard porte sur deux points distincts et invisibles, situ&#233;s quelque part devant l'&#233;cran, mais qui n'est pas non plus un regard cam&#233;ra. Dans ces deux sc&#232;nes, la disjonction est marqu&#233;e, mais elle n'est pas montr&#233;e comme une catastrophe, comme une mort de l'amour. En effet, m&#234;me si la disjonction sexuelle est totale en amour, cela ne signifie pas qu'il n'y ait aucune relation entre une position et l'autre, il y a une relation amoureuse qui l&#224; se donne dans la conversation.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une autre sc&#232;ne fait &#233;galement &#233;tat de la disjonction avec l'utilisation de la profondeur de champ : Ema et Fernando Osorio sont assis c&#244;te &#224; c&#244;te, dans le m&#234;me cadre, et &#233;coutent tous deux le chanteur lyrique. Le visage d'Ema appara&#238;t tr&#232;s net dans le cadre, ses yeux grands ouverts, elle est tr&#232;s attentive au chant, alors qu'Osorio se fond en flou dans le reste du d&#233;cor. Il y a encore abolition de la notion de couple. Dans la sc&#232;ne du mariage, qui pourtant est une sacralisation de la fusion romantique, le cadrage isole l'homme de la femme, allant jusqu'&#224; employer deux cadres s&#233;par&#233;s quand Carlos veut relever le voile d'Ema, et qu'elle finit elle-m&#234;me son geste &#233;bauch&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'ambigu&#239;t&#233; de notre si&#232;cle consiste &#224; s'&#234;tre cru sorti du romantisme par la lib&#233;ration sexuelle.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;NECESSITE DE PENSER LE SEXE ET L'AMOUR DE FA&#199;ON DISJOINTE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La voix off annonce qu'Ema voit dans la lib&#233;ration sexuelle une sorte d'issue de secours, elle finit par suivre les conseils de Pedro Lumiares qui lui dit de prendre un amant. Or cette hypoth&#232;se s'av&#232;re erron&#233;e dans ses termes propres, car sexualit&#233; et amour sont deux choses distinctes. Le sexe peut &#234;tre une condition n&#233;cessaire mais en tout cas non suffisante &#224; l'amour. Cette distinction op&#233;r&#233;e par le film n'est &#233;videmment pas une apologie de l'amour platonique, si l'on consid&#232;re seulement toute la sensualit&#233; dont est baign&#233; le Val Abraham : sensualit&#233; des paysages eux-m&#234;mes qui semblent nous envelopper, suavit&#233; de la sonorit&#233; du portugais, accentu&#233;e par la chaleureuse voix off de Mario Barroso, accompagn&#233;e d'une douceur musicale. On remarque pourtant l'absence de sc&#232;nes d'amour, que l'on a pourtant tendance &#224; attendre, car cela fait partie des st&#233;r&#233;otypes du cin&#233;ma, mais il n'y a aucun baiser, aucune indiscr&#233;tion sexuelle qui viendrait s'immiscer dans les rapports amoureux. Il s'agit en fait de ne pas faire intervenir le sexe comme l'&#233;l&#233;ment unique de la pens&#233;e sur l'amour. La lib&#233;ration sexuelle n'appara&#238;t pas comme une &#233;volution de la pens&#233;e sur l'amour, elle s'oppose comme je l'ai dit pr&#233;c&#233;demment &#224; la morale, &#224; la religion, et en cela participe plus d'un progr&#232;s du XX&#176; si&#232;cle par rapport au XIX&#176;. Cette lib&#233;ration des moeurs contre la morale appara&#238;t dans un choc des g&#233;n&#233;rations : Carlos vient voir M. Cardeano pour se plaindre du comportement d'une de ses filles, comme s'il venait &#224; un service de r&#233;clamations. Il lui annonce qu'elle est enceinte, et qu'elle lui a dit cela le plus simplement du monde, tout en se mettant &#224; &quot;&lt;i&gt;d&#233;vorer des caramels&lt;/i&gt;&quot; ! M. Cardeano lui r&#233;pond &quot;&lt;i&gt;c'est votre probl&#232;me&lt;/i&gt; !&quot;. Aucune question d'amour n'intervient ici. De m&#234;me, sexe et amour sont disjoints dans la sc&#232;ne o&#249; Maria Loreto montre &#224; Carlos, tr&#232;s sereinement, la chambre qu'elle a appr&#234;t&#233;e pour son mari Semblano, afin de lui faciliter ses exp&#233;riences extra-conjugales. Le sexe est ici isol&#233; dans une chambre pr&#233;vue &#224; cet effet et n'intervient alors pas du tout dans la relation amoureuse du couple, dont il est totalement disjoint.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;DISJONCTION ET ANDROGYNIE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il faut &#233;clairer le fait que la disjonction n'est nullement une discrimination des sexes, mais au contraire la condition n&#233;cessaire &#224; une &#233;galit&#233; dans une situation amoureuse : il y a une &#233;galit&#233; des deux positions par rapport &#224; la v&#233;rit&#233; de la situation amoureuse. &quot;&lt;i&gt;D&#232;s lors qu'il advient&lt;/i&gt; &lt;i&gt;une v&#233;rit&#233; de la situation en tant que disjointe s'&#233;claire aussi que toute v&#233;rit&#233; soit adress&#233;e &#224; tous, et garantit que soit unique dans ses effets, la fonction d'humanit&#233;. Car se trouve r&#233;tablit ce point qu'il n'y a qu'une situation d&#232;s qu'on la saisit en v&#233;rit&#233;. Une situation et non pas deux. La situation telle que la disjonction y est, non une forme de l'&#234;tre mais une loi&lt;/i&gt; &quot;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette conception de la disjonction excluant toute discrimination sexuelle appara&#238;t dans la seule v&#233;ritable sc&#232;ne d'amour de &lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt;, qui a lieu entre deux femmes, Ema et Ritinha : Ema va cueillir une rose dans le jardin, elle l'offre &#224; Ritinha qui est tr&#232;s &#233;mue, et c'est Ema qui cette fois quitte le champ par l'all&#233;e bord&#233;e de palmiers. Dans cette sc&#232;ne sans emphase, l'&#233;motion est li&#233;e &#224; la sinc&#233;rit&#233;, &#224; la rencontre soudaine d'une v&#233;rit&#233; de la rencontre, dans cette d&#233;claration d'amour muette qui pourtant est per&#231;ue comme telle. L'amour appara&#238;t l&#224; dans tout ce qu'il poss&#232;de de secret, d'indicible, d'irrationnel. Dans cette situation amoureuse, cristallis&#233;e par une d&#233;claration, Ema prend la position de l'homme, de celui qui aurait pu aimer Ritinha. La rose rev&#234;t une importance capitale, car c'est la seule vraie fleur de tout le film : toutes les autres sont fausses. On comprend qu'il n'y a donc pas d'incompatibilit&#233; entre la disjonction sexuelle et le th&#232;me de l'androgynie pr&#233;sent dans le film. Les positions homme et femme sont attest&#233;es dans le cadre d'une situation amoureuse, elles marquent la disjonction des savoirs par rapport &#224; une v&#233;rit&#233;. Cette th&#232;se ne contredit pas le fait qu'il y ait du f&#233;minin chez l'homme, et du masculin chez la femme. Ce th&#232;me de l'androgynie trouve une incarnation dans le personnage de Narcisso, le fils musicien de Maria Loreto. Ema et lui viennent de faire l'amour, il est assis de dos sur le lit, Ema lui dit alors : &quot;&lt;i&gt;de dos, tu ressembles &#224; une femme&lt;/i&gt;&quot;. Cela est formellement d&#233;menti par l'image, mais confirm&#233; par le son, car la voix tr&#232;s aigu&#235; de Narcisso correspond mal &#224; son physique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Val Abraham&lt;/i&gt;, Pedro Lumiares est l'homme d'exception qui ne succombe pas au charme d'Ema, qui refuse de la sacraliser. Il est un des rares avec Dossem, qui la consid&#232;re comme une femme et tente d'entrer en conversation avec elle. Dans la sc&#232;ne o&#249; elle vient chez lui pour discuter, Lumiares veut la pousser &#224; repenser son rapport aux autres. Il d&#233;clare en effet qu'il la trouve tr&#232;s belle, mais sous-entend que cela ne suffit pas pour se lancer dans un amour. De d&#233;pit, Ema retire son peigne pour lib&#233;rer ses cheveux, d'un geste provocant, et part furieuse, incapable de supporter la limite de sa s&#233;duction, et surtout l'image d'elle-m&#234;me qui lui est renvoy&#233;e. Ema se heurte &#224; des malentendus car elle entreprend des rencontres bas&#233;es exclusivement sur un rapport de s&#233;duction. Lumiares lui parle en termes d'&#233;galit&#233; et c'est elle qui rompt la conversation.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'amour qui existe entre Lumiares et sa femme Simona reste secret, tranquille, c'est l'antith&#232;se absolue de l'amour romantique. Ce qui appara&#238;t, c'est la confiance qu'ils semblent avoir l'un pour l'autre, et l'&#233;galit&#233; qui sous-tend leur rapport. Pendant toute la sc&#232;ne o&#249; Ema tente de s&#233;duire Lumiares, Simona est pr&#233;sente, occup&#233;e &#224; soigner des fleurs sur le balcon. Elle ne se place pas comme rivale vis-&#224;-vis d'Ema.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;AMOUR ET TRAVAIL&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans sa discussion avec Ema, Lumiares lui reproche notamment son manque de travail, le fait qu'elle aime le luxe et ne se soucie pas de la fa&#231;on dont son mari le lui offre, elle le critique m&#234;me dans sa fa&#231;on de percevoir ses honoraires. Ema prend conscience alors du travail comme quelque chose qui lui manque, travailler devient pour elle un moyen de remettre en question son rapport au monde. A la fin du film, quand elle discute avec Dossem, il est question du monde dans lequel on vit, Carlos r&#233;agit alors avec violence &#224; ce qu'il qualifie une conduite impertinente. On peut penser que Carlos est jaloux de la conversation sur le monde qu'il n'a jamais eue avec sa femme et qu'elle partage avec un autre homme.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&quot;&lt;i&gt;L'amour est une enqu&#234;te sur le monde du point du Deux, il n'est nullement une enqu&#234;te de chaque terme du Deux sur l'autre&lt;/i&gt;&quot; (Alain Badiou).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il faut &#233;galement rapprocher l'amour du travail, car ils sont tous deux inscrits dans un rapport capital au temps : le travail structure le temps, le rend pr&#233;cieux, ce qui se r&#233;percute sur le rapport amoureux, qui se constitue aussi en moments pr&#233;cieux o&#249; la sc&#232;ne du &lt;i&gt;deux&lt;/i&gt; prend une importance v&#233;ritable. La rencontre doit se renouveler et non pas se noyer dans un temps diffus. Le temps du film lui-m&#234;me est structur&#233; par le travail, qui constitue dans le film un rep&#232;re chronologique : Ema, la jeune, appara&#238;t lors du sulfatage des vignes, au d&#233;but du film, dans la sc&#232;ne o&#249; elle fait l'exp&#233;rience du caract&#232;re agressif du d&#233;sir chez l'homme. Ensuite on assiste aux vendanges quand Caires et Antonio regardent passer Ema sur le fleuve. Vers la fin du film, un plan assez long nous montre la taille des ceps sous la pluie. Cette derni&#232;re sc&#232;ne est accompagn&#233;e d'une voix off d'Ema, sur la question du travail : elle constate qu'il lui manque des connaissances &#233;l&#233;mentaires, qu'elle n'a rien appris sur le fonctionnement du squelette humain. Il lui semble alors vain de se questionner sur l'amour, sur l'&#226;me, quand on ne conna&#238;t pas m&#234;me la biologie. Cette conscience chez Ema reste assez vague car elle retourne &#224; la fin du film dans le romantisme total : elle se rhabille avec des v&#234;tements du XIX&#176; si&#232;cle : une robe blanche avec cependant du bleu pour les accessoires, comme pour le jour de son mariage. Elle se pr&#233;pare pour une v&#233;ritable mise en sc&#232;ne de sa mort, sereinement, avec l'id&#233;e romantique de la beaut&#233; dans le sacrifice. Sa mort, li&#233;e &#224; sa d&#233;sillusion de l'amour id&#233;al est un &#233;chec, un refus de vouloir penser l'amour autrement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si on associe chez Ema, l'id&#233;e que l'amour est essentiel, qu'on ne peut pas vivre sans amour, avec sa conscience du travail comme manque, on peut penser qu'elle a entrevu la n&#233;cessit&#233; du travail en amour. Cela est pourtant rest&#233; une &#233;bauche, elle n'a pas effectu&#233; la remise en question suffisante qui seule aurait pu contrer la mort.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans la sc&#232;ne du bal, Lumiares &#233;voque le mythe de Psych&#233;, r&#233;v&#233;lateur de la conception romantique de l'amour : l'amour a des ailes, Psych&#233; l'attend, il peut appara&#238;tre et dispara&#238;tre aussit&#244;t, de fa&#231;on arbitraire. L'amour est per&#231;u comme n&#233;cessairement passionnel et incontr&#244;lable. De m&#234;me dans la mythologie, l'Amour blesse les hommes de ses fl&#232;ches : c'est un mal dont on serait une victime passive. Or s'il y a des al&#233;as en amour, ils sont li&#233;s &#224; l'&#233;v&#232;nement de la rencontre, mais le d&#233;veloppement d'une proc&#233;dure amoureuse est incompatible avec la passivit&#233; des amants. &quot;&lt;i&gt;Cette sc&#232;ne du Deux est un travail, un processus. Elle n'existe que comme trajet dans la situation, sous la supposition qu'il y a du Deux&lt;/i&gt;.&quot; Cette n&#233;cessit&#233; d'un travail en amour se retrouve dans le couple Lumiares/Simona : Simona est oppos&#233;e &#224; Ema du fait qu'elle travaille, on la voit longuement s'occuper de ses fleurs. Cette opposition est inscrite dans un gros plan, o&#249; sont dispos&#233;s trois objets : d'un c&#244;t&#233; le peigne d'Ema, qui symbolise sa coquetterie mais aussi son oisivet&#233;, de l'autre c&#244;t&#233; le s&#233;cateur de Simona, un outil de travail, et au centre le livre que tenait &#224; la main Lumiares. Simona est caract&#233;ris&#233;e comme celle qui travaille, particuli&#232;rement celle qui travaille en amour. Ema au contraire est la femme oisive, qui m&#234;me en amour choisit la facilit&#233; de la s&#233;duction.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans un autre plan assez long on voit des pieds nus marcher sur la pierre : ce sont ceux de Simona, femme qui a les pieds sur terre, qui est ancr&#233;e dans le r&#233;el. Au contraire Ema boite, comme l'albatros de Baudelaire, elle vit dans l'imaginaire et sa confrontation avec le r&#233;el est un d&#233;chirement. Quand elle se dirige vers la mort, son visage appara&#238;t parmi les orangers, comme un portrait en mouvement, et la cam&#233;ra accompagne cette image flottante, radieuse, qui se meut dans l'espace et semble enti&#232;rement d&#233;tach&#233;e du sol.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Trust (1991) de Hal Hartley</title>
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		<dc:date>2007-04-10T19:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Charles Foulon</dc:creator>


		<dc:subject>amour</dc:subject>
		<dc:subject>geste</dc:subject>

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&lt;p&gt;&#8220;Temple de la lenteur, o&#249; seule la d&#233;viation infime, l'&#233;cart minuscule, le gauchissement imperceptible &#233;vite la catastrophe de l'exactitude du sens.&#8221; .&lt;br class='autobr' /&gt;
Un geste est un mouvement singulier qui passe, et qui retient notre attention. D&#233;viation, &#233;cart, gauchissement sont des qualifications du geste cin&#233;matographique. Dans Trust de Hal Hartley, le geste qui a retenu notre attention est la chute de Maria. La s&#233;quence o&#249; elle tombe se trouve au milieu du film. On peut remarquer en observant d'autres films (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.artcinema.org/rubrique21.html" rel="directory"&gt;n&#176;10 - Gestes&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot17.html" rel="tag"&gt;amour&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.artcinema.org/mot63.html" rel="tag"&gt;geste&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#8220;Temple de la lenteur, o&#249; seule la d&#233;viation infime, l'&#233;cart minuscule, le gauchissement imperceptible &#233;vite la catastrophe de l'exactitude du sens.&#8221;&lt;/i&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb3-1' class='spip_note' rel='footnote' title='J. Lacan, &#8220;Notes sur la beaut&#233;&#8221;, Scilicet n&#176;6/7, Seuil 1976, p.340.' id='nh3-1'&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un geste est un mouvement singulier qui passe, et qui retient notre attention. D&#233;viation, &#233;cart, gauchissement sont des qualifications du geste cin&#233;matographique. Dans &lt;i&gt;Trust&lt;/i&gt; de Hal Hartley, le geste qui a retenu notre attention est la chute de Maria. La s&#233;quence o&#249; elle tombe se trouve au milieu du film. On peut remarquer en observant d'autres films qu'un geste peut articuler toute une &#339;uvre&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb3-2' class='spip_note' rel='footnote' title='Par exemple dans Sabrina (1954) de Billy Wilder, lorsque Sabrina (Audrey (...)' id='nh3-2'&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ici, le geste de Maria centre, d&#233;clare, le mouvement global de &lt;i&gt;Trust&lt;/i&gt;, en un point crucial.&lt;br class='manualbr' /&gt;La s&#233;quence commence sur un dialogue entre Matthew (Martin Donovan) et Maria (Adrienne Shelly) :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Maria- Did you mean it that you'd marry me ? (Etais-tu s&#233;rieux quand tu m'as propos&#233; le mariage ?)&lt;br class='manualbr' /&gt;Matthew- Yes. (Oui)&lt;br class='manualbr' /&gt;Maria- Why ? (Pourquoi ?)&lt;br class='manualbr' /&gt;Matthew- Because I want to. (Parce que je le veux)&lt;br class='manualbr' /&gt;Maria- Not because you love me, or anything like that ? (Pas parce que tu m'aimes, ou quelque chose comme &#231;a ?)&lt;br class='manualbr' /&gt;Matthew- I respect and admire you. (Je te respecte et t'admire)&lt;br class='manualbr' /&gt;Maria- Isn't that love ? (N'est-ce pas de l'amour ?)&lt;br class='manualbr' /&gt;Matthew- No, that's respect and admiration. I guess it's better than love. (Non, c'est le respect et l'admiration. Je crois que c'est mieux que l'amour.)&lt;br class='manualbr' /&gt;(&#8230;)&lt;br class='manualbr' /&gt;Maria- Do you trust me ? (Me fais-tu confiance ?)&lt;br class='manualbr' /&gt;Matthew- If you trust me first. (Si tu me fais confiance d'abord.)&lt;br class='manualbr' /&gt;Maria- I trust you. (Je te fais confiance.)&lt;br class='manualbr' /&gt;Matthew- Sure ? (S&#251;re ?)&lt;br class='manualbr' /&gt;Maria- Yes. (Oui.)&lt;br class='manualbr' /&gt;Matthew- Then marry me. (Alors &#233;pouse-moi.)&lt;br class='manualbr' /&gt;Maria- I'll marry you if you admit that respect, admiration and trust equal love. (Je t'&#233;pouse si tu admets que le respect, l'admiration et la confiance valent l'amour.)&lt;br class='manualbr' /&gt;Matthew- Okay, they equal love. (D'accord, &#231;a vaut l'amour.)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans cette discussion, les personnages sont cadr&#233;s c&#244;te &#224; c&#244;te face au spectateur, Maria est assise, Matthew debout en position stable et statique. Au cours du dialogue, un resserrement soudain se produit sur les visages en gros plan. Ce resserrement se termine sur le frisson d'un baiser, ce frisson est comme le tremblement presque imperceptible annon&#231;ant le geste. Le dialogue est le moment de la tentative de d&#233;claration, mais, tout en remarquant que le mot &lt;i&gt;trust&lt;/i&gt; (confiance) est explicitement introduit ici, nous sentons que la d&#233;claration ne se produit pas. En effet, la confiance vient remplacer l'amour. On peut dire que les personnages ne se fient pas &#224; l'amour, qu'ils restent ici en impasse sur la question de la d&#233;claration. Le terme &lt;i&gt;trust&lt;/i&gt; vient comme id&#233;e surnum&#233;raire &#224; la pens&#233;e de Matthew. Chacun apporte &#224; l'&#233;quation deux termes, mais le chemin n'est pas encore pris.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Maria enl&#232;ve ses lunettes et semble soulev&#233;e dans un ravissement. Le frisson s'amplifie. Nous sommes &#233;galement ravis par le mixte de l'expression de l'actrice et du mouvement de cam&#233;ra. Il se produit un recul l&#233;ger mais sensible et une &#233;l&#233;vation due au fait que Maria se l&#232;ve. Dans l'impulsion, elle grimpe sur un bloc de b&#233;ton &#224; plus de deux m&#232;tres du sol, on la voit de face debout, Matthew la regarde au fond de l'image. Elle se laisse tout &#224; coup tomber en arri&#232;re : figure de l'abandon total. Simultan&#233;ment, Matthew se pr&#233;cipite pour la rattraper.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'id&#233;e de la mort, du suicide passe au moment de la chute. Mais cette id&#233;e est aussit&#244;t interdite par le fait qu'il s'agit d'une d&#233;cision. Car ce n'est pas une chute mais un saut d&#233;lib&#233;r&#233;, un ravissement radical, non un &#233;vanouissement, ni une r&#233;signation&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb3-3' class='spip_note' rel='footnote' title='Les autres chutes du film sont diff&#233;rentes : le p&#232;re de Maria tombe mort ou (...)' id='nh3-3'&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais paradoxalement dans cette temporalit&#233; acc&#233;l&#233;r&#233;e d'un corps tombant, un &lt;i&gt;&#8220;moment qui suspend la chute, compose et, dans le m&#234;me temps, d&#233;construit l'imminente d&#233;ch&#233;ance.&#8221;&lt;/i&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb3-4' class='spip_note' rel='footnote' title='Jacques Lacan, ibid. p.340' id='nh3-4'&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cet instant est une folie. Ce geste est une affirmation, une extr&#234;me d&#233;claration, c'est-&#224;-dire le geste inaugural de l'amour. L'id&#233;e qui interdit est celle de l'amour comme pure folie. Celle-ci est corr&#233;l&#233;e au fait qu'il y a disparition, &#233;clipse du mouvement, ombre pure : les deux personnages, l'une en tombant, l'autre en se pr&#233;cipitant, sont sortis soudainement de l'image.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On peut appeler cet &#233;v&#233;nement : la chute du visible, ou du repr&#233;sentable, l'angoisse. Cette op&#233;ration est un point irrepr&#233;sentable de la situation. On peut remarquer que les chutes du film fonctionnent comme des leitmotivs articul&#233;s &#224; l'id&#233;e r&#233;currente du vide.&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb3-5' class='spip_note' rel='footnote' title='Elles sont &#233;galement nombreuses dans les autres films de Hartley : dans The (...)' id='nh3-5'&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous voyons Matthew rattrapant Maria juste &#224; temps, &#224; vingt centim&#232;tres du sol. Elle veut ensuite qu'il fasse aussi ce geste. Le jeune homme refuse, proteste, souligne qu'il est deux fois plus grand qu'elle, qu'il va la tuer, tout en grimpant tout de m&#234;me sur le bloc. Elle veut le contraindre en lui demandant s'il lui fait confiance. Il r&#233;pond que ce n'est pas une question de confiance. A ce moment nous lui donnons raison, car la chute est une d&#233;cision subjective, elle ne peut en aucun cas &#234;tre impos&#233;e &#224; quelqu'un d'autre. L'attention attir&#233;e par autre chose, Maria interrompt la conversation.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le geste est dans cette s&#233;quence soigneusement mont&#233;, cadr&#233; pour rendre sensible l'interruption : &lt;br class='manualbr' /&gt;1. dialogue sur l'amour avec une d&#233;finition, une &#233;quation ;&lt;br class='manualbr' /&gt;2. mouvement du baiser ;&lt;br class='manualbr' /&gt;3. geste de la chute ;&lt;br class='manualbr' /&gt;4. volont&#233; de r&#233;p&#233;tition du geste (dont on a dit qu'il &#233;tait inapplicable &#224; autrui).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;&#8220;C'est comme un geste n&#233;cessaire&lt;br class='manualbr' /&gt;Dans une action sans n&#233;cessit&#233;&lt;br class='manualbr' /&gt;Non pour le bien qu'il pourrait faire,&lt;br class='manualbr' /&gt;Mais afin qu'on ait tout tent&#233;&lt;br class='manualbr' /&gt;A la limite de l'impossible.&#8221;&lt;/i&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb3-6' class='spip_note' rel='footnote' title='T. S. Eliot, La R&#233;union de Famille, Seuil Livre de poche, p.263.' id='nh3-6'&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;LE GESTE COMME BEAUTE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le plan o&#249; l'on voit Maria sauter dans le vide est peut-&#234;tre le plus beau du film parce qu'on y voit les pr&#233;mices d'une promesse, le plongeon indiquant le seuil de l'amour. L'av&#232;nement de la d&#233;claration est minutieusement pr&#233;par&#233; par le frisson puis attest&#233; par le geste.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Hal Hartley ma&#238;trise son film jusque dans sa beaut&#233;, ce qui est semble-t-il un paradoxe. Car la beaut&#233; est un surgissement de l'inattendu. Cela interdit, rend muet. Le geste d&#233;claratif vient interrompre la d&#233;finition de l'amour. Il &#244;te sa pertinence &#224; la tentative de d&#233;claration. Le saut n'est pas l'ad&#233;quation &#224; l'&#233;quation, qui est de faire sens en se fondant sur un savoir. Il est une r&#233;ponse, et sa beaut&#233; est d'&#234;tre une soustraction au sens. L'amour ne supporte aucune d&#233;finition. La chute est une d&#233;raison s'inscrivant pourtant dans la pens&#233;e parce que &lt;i&gt;&#8220;la pens&#233;e, qui ne repr&#233;sente pas, produit des effets, par l'interruption d'une cha&#238;ne de repr&#233;sentations&#8221;&lt;/i&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb3-7' class='spip_note' rel='footnote' title='Alain Badiou, Peut-on penser la politique ? Seuil 1985, p.88.' id='nh3-7'&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le film met en forme une figure in&#233;dite de la d&#233;claration amoureuse : choir de sa position, et faire choir les rep&#232;res. L'amour, c'est s'&#233;lancer dans le vide.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;&#8220;Faire durer cet &#233;cart, le rendre sensible &#224; l'extr&#234;me, diff&#233;rer l'angoisse qu'il suscite, en acceptant dans l'impouvoir que le d&#233;sir nous habite, et prendre son plaisir dans ce suspens de toute ma&#238;trise, n'est-ce pas ce &#224; quoi la beaut&#233; nous sollicite ?&#8221;&lt;/i&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt; [&lt;a href='#nb3-8' class='spip_note' rel='footnote' title='J. Lacan, ibid., p.340.' id='nh3-8'&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id='nb3-1'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh3-1' class='spip_note' title='Notes 3-1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J. Lacan, &#8220;Notes sur la beaut&#233;&#8221;, &lt;i&gt;Scilicet&lt;/i&gt; n&#176;6/7, Seuil 1976, p.340.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb3-2'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh3-2' class='spip_note' title='Notes 3-2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Par exemple dans &lt;i&gt;Sabrina&lt;/i&gt; (1954) de Billy Wilder, lorsque Sabrina (Audrey Hepburn) r&#233;ajuste le chapeau de Linus (Humphrey Bogart).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb3-3'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh3-3' class='spip_note' title='Notes 3-3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les autres chutes du film sont diff&#233;rentes : le p&#232;re de Maria tombe mort ou dans la mort ; l'homme en imperm&#233;able fumant la pipe s'effondre &#233;vanoui dans sa propre inconsistance ; l'explosion finale de la grenade fait &#233;clater la situation, d&#233;membre et compose une disjonction sym&#233;trique : Maria et Matthew t&#234;te-b&#234;che.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb3-4'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh3-4' class='spip_note' title='Notes 3-4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacques Lacan, &lt;i&gt;ibid.&lt;/i&gt; p.340&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb3-5'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh3-5' class='spip_note' title='Notes 3-5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Elles sont &#233;galement nombreuses dans les autres films de Hartley : dans &lt;i&gt;The Unbelievable Truth&lt;/i&gt;, celle d'une jeune femme devant Joshua ; dans &lt;i&gt;Simple Men&lt;/i&gt;, la crise d'&#233;pilepsie et le r&#233;cit de la chute mortelle d'un homme dans un escalier ; dans &lt;i&gt;Amateur&lt;/i&gt;, celle qui ouvre le film, r&#233;it&#233;r&#233;e ensuite sur le m&#234;me lieu avec un gangster ; ainsi que dans &lt;i&gt;Flirt&lt;/i&gt;, o&#249; par trois fois, quelqu'un s'effondre terrass&#233; par un coup de feu, et o&#249; une danse commence mais d&#233;rape en entra&#238;nant une chute.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb3-6'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh3-6' class='spip_note' title='Notes 3-6' rev='footnote'&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;T. S. Eliot, &lt;i&gt;La R&#233;union de Famille&lt;/i&gt;, Seuil Livre de poche, p.263.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb3-7'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh3-7' class='spip_note' title='Notes 3-7' rev='footnote'&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alain Badiou, &lt;i&gt;Peut-on penser la politique ?&lt;/i&gt; Seuil 1985, p.88.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id='nb3-8'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&quot;spip_note_ref&quot;&gt;[&lt;a href='#nh3-8' class='spip_note' title='Notes 3-8' rev='footnote'&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J. Lacan, &lt;i&gt;ibid.&lt;/i&gt;, p.340.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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