César doit mourir (Paolo & Vittorio Taviani, 2012)

par Daniel Fischer

Il y a dans César doit mourir, comme chez Resnais, un dispositif conçu pour que quelque chose fasse éclater le film, le déborde. L’aspect "dispositif", c’est que les détenus interprètent chacun un rôle du Jules César de Shakespeare, mais aussi continuent de jouer "hors texte" pour la caméra pendant les répétitions qui sont filmées en tant que telles, et, un pas de plus, mettent en scène l’irruption explosive de leur propre passé à la faveur d’interstices inattendus dans le texte. On peut inclure dans le dispositif, la prison elle-même utilisée comme scénographie à part entière sous le prétexte cousu de fil blanc de travaux nécessaires dans la salle de théâtre. Comme dans le Kiarostami de la grande époque, le spectateur n’est pas invité à conclure que tout cela n’est que faux car l’écran rend visible une extraordinaire performance réalisée par des hommes littéralement touchés par l’art.

Il y a ainsi deux composantes, passives et actives si on veut, qu’il est impossible de démêler : à la fois une habitation par le texte shakespearien comme on ne l’a jamais vu (car il est plus que probable que les "acteurs" ont à titre personnel eu l’occasion dans leur propre passé de trahir des amis, d’être roulés par d’apparents alliés, voire de tuer – et notamment les "hommes honorables" de la tirade d’Antoine ne peuvent pas ne pas faire écho à "l’honorable société" dont beaucoup ont été membres) et une illustration exceptionnelle de la phrase de Marlow dans Cœur des ténèbres : "l’homme est capable de tout, car il contient tout" (version moderne, si on veut, du chœur d’Antigone) ; d’un côté, une rencontre radicalement transformatrice (cf. le magnifique dernier plan de Cassius rentré dans sa cellule, là où un film conventionnel aurait conclu sur la rentrée des détenus dans leur cellule filmée depuis le couloir, pour signifier que "la fête est terminée") et d’un autre côté l’infinie polyvalence de l’homme dont la mise en abyme humoristique dans le film est la scène du casting où il est demandé à chaque postulant de réciter un texte successivement de façon éplorée puis furieuse.

S’y surajoute, également de façon indémêlable, la dimension collective qui nous donne la vision fabuleuse d’un groupe de détenus explosant de joie aux cris de "vive la liberté, à bas la tyrannie", ou celle de la méditation de "Brutus" sur l’idée collective, ici nommée "Rome", et à un autre moment par dérision "Naples", toutes deux "senza vergogna", à un moment où le nom actuel de leur pays est dans une traversée particulièrement obscure.